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Chikly et la Galite

Ces ßles mystérieuses

Ces ßles mystérieuses

«Il faut mĂ©riter ses Ăźles », disait Armand Guibert  et nombreuses sont  les Ăźles qui façonnent le paysage des cĂŽtes tunisiennes : La Galite, Zembra, Zembretta, Kuriat, Plane, Khneiss, autant de noms qui suscitent la curiositĂ© et incitent Ă  la dĂ©couverte. Autant d’üles pour autant de mystĂšres et d’histoire.
Nonobstant leurs dissemblances, elles ont cependant un trait d’union‑: elles sont loin des yeux. Cependant, deux d’entre elles par faute de moyens de communication, Ă  savoir la Galite et Chikly, semblent tel des cailloux en MĂ©diterranĂ©e, posĂ©s sur les flots par un caprice divin. C’est ce qui rend leur redĂ©couverte, plus excitante encore.
Pourtant, de tous les siÚcles passés, ces ßles assuraient leur communication non seulement avec le continent mais aussi avec les autres ßles.»


Chikly, le petit Ăźlot, brave la rĂšgle. Il pointe du nez et nargue les badauds qui se promĂšnent sur les Berges du Lac depuis que le fort castillan a repris une forme imposante, suite aux travaux de restauration en cours.
Cependant, le nom de l’üle n’éveille aucun Ă©cho chez les Tunisiens. L’injustice est de taille, car la mollesse de la mĂ©moire des humains est un prĂ©judice Ă  l’égard de ce fragment de terre millĂ©naire qui Ă©merge avec fiertĂ© au beau milieu des eaux salĂ©es du lac de Tunis.

Chikly, la sentinelle


Eternelle et changeante à travers l’histoire, cette mignonne motte flottante livre difficilement ses secrets.
En effet, l’on connaĂźt peu de choses sur la gĂ©omorphologie de l’ülot de Chikly, Ă  part la topographie plate et trĂšs basse de cette Ăźle qui s’étend sur 1,5 ha et qui se situe au milieu du lac nord de Tunis. Seuls, les bateaux Ă  faible tirant d’eau peuvent y accĂ©der Ă  cause de la faible profondeur des eaux.  C’est que l’assainissement du lac de Tunis a, semble-t-il, colmatĂ© une faille gĂ©ologique profonde de quelque 20 mĂštres et provoquĂ© son ensablement par les travaux de dragage effectuĂ©s avec succĂšs.
En effet, les Tunisois se rappellent que vers la fin des années 80, le lac de Tunis dégageait de fortes odeurs désagréables dues vraisemblablement à son aspect lagunaire et à sa conversion en déversoir des eaux usées  provenant du Grand-Tunis et de ses environs.
Certes, la dégradation du lac a été accentuée depuis 1885, lorsque les Anglais ont construit la voie ferrée reliant Tunis à La Goulette, isolant ainsi le bassin nord.
N’empĂȘche, ce lac causait dĂ©jĂ  des dĂ©sagrĂ©ments Ă  nos ancĂȘtres de l’antiquitĂ© tel qu’en tĂ©moignent les inscriptions retrouvĂ©es Ă  Carthage et qui mentionnent que les habitants de ces lieux se plaignent de l’odeur nausĂ©abonde que dĂ©gage le lac et qui Ă©tait due Ă  la prĂ©sence d’eau stagnante et Ă  une forte eutrophisation durant les grandes chaleurs d’étĂ©. L’assainissement du lac a fort heureusement remĂ©diĂ© Ă  cette nuisance grĂące Ă  l’amĂ©nagement d’un systĂšme de circulation des eaux qui permet leur renouvellement par son alimentation  systĂ©matique en eau de mer pendant la  marĂ©e haute. Cependant, l’abandon de l’üle dans ce milieu humide a favorisĂ© la prĂ©servation d’un Ă©cosystĂšme insulaire fragile.
En effet, la flore de l’üle est non seulement composĂ©e d’une vĂ©gĂ©tation d’herbacĂ©es, constituĂ©e de plantes nitrophiles, de plantes rudĂ©rales, de l’unique plante ligneuse qui se concentre Ă  proximitĂ© des dĂ©pressions qui se remplissent d’eau de mer pendant la marĂ©e haute, mais aussi de plantes halophytes qui colonisent les zones qui entourent les dĂ©pressions. L’hiver est indĂ©niablement la meilleure saison pour admirer les superbes formations d’herbacĂ©es verdoyantes qui se prĂ©sentent comme des fresques colorĂ©es, Ă©parpillĂ©es un peu partout dans la partie nord de l’üle. Par ailleurs, cette flore en zone humide, conjuguĂ©e Ă  la quiĂ©tude de l’üle, a favorisĂ© le dĂ©veloppement d’une avifaune riche et diversifiĂ©e. Loin donc de la chasse et du piĂ©geage, l’üle de Chikly reprĂ©sente, dans ce contexte, un paradis de choix pour ces colonies d’oiseaux qui frĂ©quentent l’üle. Selon les ornithologues, plus de 57 espĂšces trouvent refuge dans l’üle. L’on retrouve ainsi des espĂšces nicheuses, des espĂšces hivernantes, des espĂšces estivantes, des espĂšces sĂ©dentaires ou tout simplement des espĂšces de passage sur le lac de Tunis ou Ă  proximitĂ© de l’üle. De ces espĂšces, l’aigrette garzette reprĂ©sente assurĂ©ment la figure emblĂ©matique  de l’üle de Chikly.

La coquette

Le nom de Chekla ( en arabe Chekila, qui veut dire coquette) lui a Ă©tĂ© attribuĂ© par El-Bekri vers le XIe siĂšcle. Dans son ouvrage sur l’Afrique septentrionale, El Bekri dĂ©crit ainsi l’üle. «A l’est de la ville de Tunis, il y a un grand lac  qui a vingt-quatre mille de circuit, au milieu  se trouve une Ăźle nommĂ©e Chekla, qui produit du fenouil  et qui renferme les restes d’un vieux chĂąteau».
Cette appellation a été par la suite reprise par Ibn-Abi Dinar El Kairaouani au XVIIe siÚcle aprÚs avoir subi une petite déformation, devenant ainsi Chikly.
Cependant, Marcel Gondolpho, dans son ouvrage  sur l’histoire de Chikly, pense que cette appellation provient probablement des Italiens ou des Siciliens incorporĂ©s dans le bastion espagnol par Charles Quint lors de sa campagne en Ifriqya de 1535. Ces Italiens, originaires d’une citĂ© de Syracuse Ă©rigĂ©e sur un rocher qui s’appelait Scili, aurait probablement dĂ©formĂ© l’appellation de Chekla en Chikly, selon le mĂȘme auteur.
Les fouilles archĂ©ologiques effectuĂ©es  ont rĂ©vĂ©lĂ© l’existence de vestiges d’époques punique, romaine et byzantine. Ces dĂ©couvertes attestent de la superposition des civilisations antiques qui se sont succĂ©dĂ© sur le sol de l’üle.
Aucune source Ă©crite ne l’atteste, pourtant les Ă©lĂ©ments recueillis confirment sans Ă©quivoque aucune l’occupation de l’üle dĂšs l’ AntiquitĂ©.
Les piĂšces de monnaie trouvĂ©es sur le site tĂ©moignent que les Byzantins ont succĂ©dĂ© aux Romains et ont entrepris des fortifications sur les vestiges d’habitations jadis occupĂ©s par les Puniques. Les piĂšces de cĂ©ramique et de poterie, les lampes Ă  huile et les inscriptions latines (non encore dĂ©chiffrĂ©es) constituent  incontestablement des tĂ©moignages palpables qui serviront sous peu Ă  la reconstitution de l’histoire de l’üle. Mais parmi ces rĂ©vĂ©lations, les plus imposantes sont indĂ©niablement les superbes fresques en mosaĂŻque polychrome Ă  motifs gĂ©omĂ©triques qui recouvrent les pavements de quatre piĂšces d’une villa romaine qui date du IVe siĂšcle situĂ©e Ă  l’est du fort.

L’üle des loisirs

Le fort lui mĂȘme semble avoir Ă©tĂ© Ă©difiĂ© sur des vestiges romains et byzantins et les chercheurs estiment mĂȘme que la pierre utilisĂ©e pour la construction de ce monument provenait probablement des restes des pierres de l’aqueduc qui reliait le temple des eaux de Zaghouan Ă  Carthage et qui alimentait en eau les vergers d’Ibn Abi Fehr.
Par ailleurs, les dĂ©couvertes mettent en Ă©vidence la profondeur historique de l’üle bien avant l’existence du fort et suscitent par la mĂȘme occasion des hypothĂšses quant Ă  sa configuration topographique diffĂ©rente par le passĂ© et sa superficie, qui Ă©tait certainement plus grande.
Toutefois, les villas romaines forment un tĂ©moignage prĂ©cieux sur l’utilisation du site en tant que lieu de villĂ©giature durant l’ùre antique. Abou Fadhl Allah El-Omari (1337-1338) dĂ©crit l’üle de Chikly comme «un endroit pittoresque et dont on peut admirer les alentours du lac et des jardins environnants». En effet, des sultans hafsides qui effectuaient des visites printaniĂšres Ă  l’üle organisaient des f ĂȘtes durant les saisons de pĂȘche aux poissons, ils y installaient des tentes et y sĂ©journaient pendant plusieurs jours, s’adonnant Ă  des activitĂ©s de loisirs et de divertissement.

Chikly, la sentinelle

Nonobstant le dĂ©saccord des spĂ©cialistes sur la date de la construction du fort de Chikly, les sondages rĂ©cents prouvent que le fort est d’un style purement espagnol, mais il reste probable qu’il ait Ă©tĂ© bĂąti sur les vestiges d’un chĂąteau fort lui-mĂȘme tombĂ© en ruine vers la fin de l’époque des Aghlabites.
Les recherches effectuĂ©es ont dĂ©voilĂ© que le fort actuel a Ă©tĂ© construit entre 1535 et 1540 sur ordre de Charles Quint  qui a vite compris le rĂŽle que peut jouer l’üle en tant que dĂ©fense avancĂ©e dans la protection de la ville de Tunis.
Selon M. Rachid GhĂ©rib, chercheur spĂ©cialisĂ© dans les monuments islamiques, l’édifice a connu trois Ă©pisodes  de construction, d’extension  et de renforcement. La citadelle Ă©rigĂ©e pour la premiĂšre fois sur un seul niveau, prĂ©sentait alors une cour centrale, des chambres pour la garnison et des abris pour canons dans lesquels Ă©taient installĂ©es des piĂšces d’artillerie et autour du fortin des douves ont Ă©tĂ© creusĂ©es.
Au cours de l’occupation espagnole, des fortifications ont Ă©tĂ© apportĂ©es sur le fort. Ainsi, un petit mĂŽle en pierre a Ă©tĂ© amĂ©nagĂ© Ă  l’ouest  de  l’ülot (en dehors du fortin) pour servir d’abri Ă  une petite flottille de galĂšre et de chaloupes.
La dĂ©faite de Kheireddine Barberousse et la prise de La Goulette et de Tunis en 1535 par Charles Quint donnent lieu Ă  une domination espagnole qui dura prĂšs de 40 ans. PĂ©riode durant laquelle  plusieurs noms ont Ă©tĂ© attribuĂ©s Ă  l’üle sur laquelle il a Ă©té  procĂ©dĂ© Ă  la construction d’une citadelle.
Fort de l’Etang, Ăźle Santiago, Ăźle Saint-Jacques, des appellations se succĂšdent mais qui semblent ĂȘtre attribuĂ©s Ă  l’üle sous le rĂšgne de Bernadino de Mendozza, premier gouverneur de La Goulette.
En 1574, aprĂšs la dĂ©faite des Espagnols par les troupes de Sinan Pacha et la capitulation de l’üle de Chikly, dernier bastion des Espagnols, l’üle retrouva son appellation qu’elle conserve jusqu’à ce jour.
Quand les Espagnols succombĂšrent devant les troupes de Sinan Pacha en 1574, la garnison de Chikly a Ă©tĂ© fortement endommagĂ©e par les assauts de l’armĂ©e ottomane.
Par la suite, elle tomba en ruine. ArrivĂ© au pouvoir en 1660, le Dey Mustapha Laz entreprit la restauration du fortin en y ajoutant une aile pour une garnison de janissaires par crainte d’une attaque- surprise des corsaires maltais. Cette prĂ©sence militaire sur l’üle se poursuivra jusqu’au VIIIesiĂšcle date Ă  laquelle Hammouda Pacha retira la garnison et transforma le fort en lazaret pour les pĂšlerins venant de la Mecque.
Une mosquĂ©e fut donc construite pour permettre Ă  ces pĂšlerins d’effectuer les priĂšres dans des conditions normales. Le fort, mal entretenu, menace ruine et Ahmed Bey dĂ©cide d’installer  un relais de tĂ©lĂ©graphe pour assurer les liaisons entre La Goulette, Le Bardo et Mhamedia.
Quelques navettes assuraient encore le transport des secrĂ©taires du Bey entre Tunis-Chikly et La Goulette quand le Bey se trouvait dans sa rĂ©sidence d’étĂ© Ă  La Goulette. Mais lorsque la voie ferrĂ©e Tunis-La Goulette fut construite en 1885, l’ülot fut aussitĂŽt abandonnĂ©, et complĂštement dĂ©sertĂ©, et est devenu depuis la rĂ©sidence favorite des oiseaux. En 1860, David Sammama, qui avait fondĂ© le premier Ă©tablissement bancaire en Tunisie, Ă  savoir le Comptoir maritime de crĂ©dit marseillais (Banque de Tunisie), acheta au Bey l’üle de Chikly pour quarante piastres. Son fils aĂźnĂ©, Albert Sammama, passionnĂ© d’archĂ©ologie, ajouta alors Chikly Ă  son patronyme par amour de l’endroit.
C’est dans le cadre d’une coopĂ©ration tuniso-espagnole qu’un programme de restauration et de mise en valeur de l’üle a Ă©tĂ© entamĂ© en 1994 pour s’achever en 2004.
GrĂące Ă  ce projet, la forteresse a retrouvĂ© sa forme antĂ©rieure. Au grand dam des Tunisiens, cette Ăźle ne peut ĂȘtre visitĂ©e.

La Galite, l’üle aux langoustes

L’archipel de la Galite, qui nous hante au large de la MĂ©diterranĂ©e, livre chichement ses secrets. Pour les amateurs de nature et de sensations fortes, les robinsonnades sont encore possibles dans ces Ăźles. Pour les fĂ©rus de gĂ©ologie, c’est la seule localitĂ© d’origine volcanique en Tunisie. Pour les sociologues, il est temps d’étudier l’unique rĂ©gion du pays Ă  avoir Ă©tĂ© occupĂ©e uniquement par des «étrangers». En effet, c’est une Ăźle qui viole les lois du temps, tant son histoire a Ă©tĂ© discontinue. Pourtant, elle a eu par intermittence des Ă©pisodes Ă©piques. PosĂ©e par une main divine sur les eaux salĂ©es, la Galite demeure Ă©ternelle mais toujours changeante Ă  travers les yeux qui se posent sur elle.
Aujourd’hui, toute vie a refluĂ© d’elle. Aussi dĂ©serte que son cimetiĂšre marin, la Galite n’éveille Ă  peu prĂšs aucun Ă©cho dans notre quotidien. Elle redevient une portion de terre Ă  explorer et s’offre gracieusement pour consoler ceux qui ne rĂ©sistent pas Ă  la tentation du large.

L’üle se vide d’un seul coup

Au dĂ©but du XXe siĂšcle, la Galite connut une certaine «prospĂ©rité» avec la mise en valeur de quelque 60 hectares de terres cultivables ainsi que par l’exploitation des richesses halieutiques environnantes, en particulier les langoustes.
NaturalisĂ©s citoyens français pour la majoritĂ© Ă©crasante d’entre eux, les Galitois bĂ©nĂ©ficiĂšrent d’une amĂ©lioration sensible de leur niveau de vie et de la qualitĂ© de leur relation avec le continent.
AprĂšs l’indĂ©pendance du pays, en 1956, le dĂ©cret de 1964 de nationalisation des terres tenues par des Ă©trangers et par des colons vida d’un seul coup l’archipel. La population, estimĂ©e Ă  200 personnes dans les annĂ©es 60, s’en est trouvĂ©e rĂ©duite Ă  zĂ©ro aujourd’hui si l’on excepte les quelques militaires et les garde-cĂŽtes qui veillent sur l’archipel.
Ces militaires se sont aujourd’hui attelĂ©s Ă  rĂ©habiliter les anciennes maisons en ruine du village et Ă  rĂ©amĂ©nager les routes et les quelques infrastructures de base dans l’üle. Le projet en cours, dont l’objectif essentiel est de redonner vie Ă  l’üle, porte aussi sur la restauration des constructions Ă  caractĂšre historique ainsi que sur la mise en valeur des vestiges archĂ©ologiques datant de l’époque punique tels que les nĂ©cropoles et l’habitat troglodyte. Au plan de l’environnement, la Galite, qui est d’une importance majeure en termes de biodiversitĂ©, souffre de la dĂ©gradation progressive de son Ă©cosystĂšme.
L’üle est donc aujourd’hui en sommeil, aprĂšs avoir jouĂ© pendant des siĂšcles un rĂŽle de premier plan dans l’histoire de la MĂ©diterranĂ©e. Pourtant les routes de la navigation ne se sont jamais dĂ©tournĂ©es d’elle. Mais elle tient Ă  l’écart les navires de fort tonnage et seuls les plaisanciers et les barques peuvent l’approcher.
Sur les vagues de ce grand bleu, on s’escrime Ă  reconstituer comme un puzzle l’histoire d’une mer qui a Ă©tĂ© la plus Ă©cumĂ©e et le plus avidement pressĂ©e par la curiositĂ© de l’homme mais qu’on s’afflige de voir sa paix violĂ©e par les longs courriers et les cargos sans gloire qui croisent  au large, battant divers pavillons.
On sait que l’on met le cap sur une Ăźle dĂ©peuplĂ©e oĂč il n’y a plus un seul galitois, mais l’on continue Ă  faire voile vers sa DĂ©sirade, tant elle est entourĂ©e de mystĂšres.
C’est une Ăźle qui fait  valoir son droit Ă  la singularitĂ©, tant son passĂ© est chargĂ© d’histoire. Sentinelle immobile, elle fut de tous les assauts, acteur involontaire d'une histoire longue de plus de trois millĂ©naires. Cependant, sa solitude restera incomplĂšte : les Ăźles Galitons et Fauchelles lui tiennent compagnie depuis la naissance.
Tout est paisible dans l’üle. Agreste et silencieuse, l’ñme y Ă©prouve la libertĂ© farouche, le goĂ»t de dominer et le besoin de retourner aux jouissances naturelles. PtolomĂ©e la nommait Glathea et son histoire est infiniment obscure. MĂȘme Pline, Silus Italicus et  Delivio Sanuto n’ont pu Ă©clairer les historiens sur le passĂ© de l’üle. Mais il est  presque Ă©tabli que l’üle n’a pu ĂȘtre habitĂ©e  de façon permanente que par les PhĂ©niciens, qui «en firent sans doute un avant-poste d’Uthique et de Carthage». Mais mĂȘme s’il est difficile de dater la premiĂšre occupation de l’üle, la dĂ©couverte «d’éclats d’obsidienne  est,  pour le moment, la seule preuve de la prĂ©sence de l’homme dans l’archipel aux temps nĂ©olithiques».
Une petite incursion dans le passĂ© des premiers habitants sĂ©dentaires de l’üle rĂ©vĂšle qu’en 1906 l’on fait Ă©tat de la prĂ©sence Ă  la Galite de174 EuropĂ©ens dont 67 Français et 107 Italiens. Ces chiffres qui vont crescendo jusqu’en 1926 (193 EuropĂ©ens en 1926 dont 131 Italiens) allaient dĂ©croĂźtre Ă  partir de 1931 oĂč sur les 175 EuropĂ©ens prĂ©sents dans l’üle, 133 sont français, par suite de naturalisation massive, et 42 seulement italiens. Ce qui est frappant sur cette terre, c’est l’absence quasi totale de population musulmane ou israĂ©lite. Il faut attendre les annĂ©es 1938-1939 pour trouver mention, dans des rapports de gendarmerie, de la prĂ©sence de quelques bergers tunisiens au service d’éleveurs italiens. Des bergers qui se seraient, d’ailleurs, convertis au christianisme ! Mais comment vivaient ces Galitois ?
Relevons d’emblĂ©e que la nature a offert aux Galitois quand mĂȘme quelques  compensations pour adoucir leur sort,   tels ces figuiers fort gĂ©nĂ©reux et cette vigne, qui sont la grande richesse de ce sol mĂ©sestimĂ©. En effet, en bon MĂ©diterranĂ©en, le Galitois  aime immodĂ©rĂ©ment le produit de vignoble, mais l’ivresse sur la voie publique constitue, ici comme ailleurs, un dĂ©lit. Le Galitois est, au contraire de beaucoup d’insulaires de la MĂ©diterranĂ©e, de caractĂšre «expansif et enjoué». Armand Guibert rapporte Ă  ce propos que le jour du carnaval, «un Ă©pouvantail fait de dĂźss et revĂȘtu de dĂ©froques est promenĂ© de maison en maison. On le brĂ»le au matin des Cendres avec des transports de liesse.  Le soirs d’hiver, on danse au son de l’accordĂ©on : on danse lorsque arrive le courrier chargĂ© de vivres, de parents et d’amis. On danse aprĂšs avoir immolĂ© le cochon noir, richesse et bonheur de chaque foyer. On danse pour les baptĂȘmes et pour les mariages». Pour le Galitois, tout est prĂ©texte pour festoyer. Cependant, cette vie n’était pas uniquement ponctuĂ©e de fĂȘtes, car il arrive que se produisent quelques querelles entre les familles, mais qui «se vident dans l’intimitĂ© de quatre murs». A l’origine de ces querelles se trouve parfois la langouste.
Des hauteurs du piton supĂ©rieur, qui culmine Ă  quelque quatre cents mĂštres, on se sent maĂźtre de ces terres tourmentĂ©es, des mers qui les encerclent, des bateaux, oui ! qui se traĂźnent sur les eaux comme des scarabĂ©es. S’adossant au poste de vigie, depuis longtemps dĂ©saffectĂ©, on laisse aux yeux le plaisir de parcourir ses murs et de dĂ©chiffrer les inscriptions mĂ©lancoliques des anciens occupants qui les recouvrent. De cette hauteur, la vue panoramique est retenue par les noirs amoncellements de deux Ăźlots dĂ©tachĂ©s : la Fauchelle, Ă  peu prĂšs inaccessible, et le Galiton, dont la masse volcanique est surmontĂ©e d’un phare.
Tout comme l’üle de Chikly, La Galite, plongĂ©e dans sa lĂ©thargie actuelle,  reste enveloppĂ©e du mĂȘme mystĂšre qui entoure les autres Ăźles et Ăźlots de la Tunisie : l’ülot Kneiss au sud de MahrĂšs, les Ăźles  Kuriat au large de Monastir,  l’üle Plane qui fait face Ă  Ghar El-Melh, l’üle Pilau ou l’üle Cani Ă  la latitude de Cap Zebib.
Toutes des Ăźles au «trĂ©sor» qui nous enivrent de leur beautĂ© et dont la dĂ©couverte ne sera ni moins passionnante ni moins fertile en surprises que celle de la Galite, l’üle de toutes les tentations.

Auteur : Chokri BEN NESSIR

Ajouté le : 07-08-2010

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