• Ali Douagi, un génie qui ne se prenait pas trop au sérieux
Ali Douagi, un génie qui ne se prenait pas trop au sérieux. La culture tunisienne du siècle dernier doit une fière chandelle au café Taht essour (sous les remparts), lieu de rencontre, d’enrichissement et d’échange, et source d’inspiration des plus grands hommes de lettres et artistes.
D’ailleurs, dans l’esprit de beaucoup de gens, ce café passait pour être un établissement culturel qui a assumé, durant l’ère coloniale, un rôle historique.
Il était également pour eux comme une faculté qui donnait de la fierté à tous ceux qui la fréquentaient. Dans les CV de demande d’emploi, il n’était pas rare en ce temps-là de trouver des gens qui y ajoutaient une ligne indiquant leur appartenance à ce haut lieu de culture. Quasiment un sanctuaire de la réflexion de l’inspiration et de création artistique.
Ali Douagi n’avait guère besoin d’affabulation ou de recourir à des trésors d’imagination lorsqu’il brossa une peinture des lieux de ce phare socio-culturel dans son texte Taht essour. Il vécut, en effet, toute sa vie dans ce microcosme des années 30-40.
Situé au quartier Bab-Souika de Tunis, ce café disparu aujourd’hui, faisait, en effet, office de lieu de rencontres et de réunions d’affaires commerciales et professionnelles, de connaissances et de découvertes entre artistes.
S’y donnaient rendez-vous les agents de galas, de concerts publics, de fêtes de fiançailles, de mariages ou autres.
Les musiciens y préparaient également les concerts. les hommes de lettres de la capitale y accueillaient aussi à bras ouverts leurs compères étrangers pour de fructueux échanges.
Leurs horizons étaient bouchés
En réalité, la majorité écrasante des clients du café Taht essour appartenait à la petite bourgeoisie (beldia): de petits artisans, de simples fonctionnaires, des enseignants tunisois ou venant d’El Ofak (les horizons) comme on disait naguère pour qualifier les personnes originaires de l’intérieur du pays. En effet, ces derniers venaient du Nord, du Centre et surtout du Sud tunisien. Les gens du Jérid composaient sa première clientèle.
Quelques clients qui ont grandi dans les quartiers populaires de la capitale : de petits artisans, de petits fonctionnaires et enseignants, des interprètes dans les administrations publiques, des journalistes; certains d’entre eux ayant hérité quelques terres habous composent une petite catégorie de cette clientèle.
Tous ces gens aspiraient à une éducation moderne d’autant qu’ils n’étaient pas suffisamment riches pour se payer des études. Dès lors, ils se mirent à se cultiver par leurs propres moyens et certains devinrent les premiers autodidactes que connut le pays sous le protectorat français.
Mais, les horizons étaient étroits et n’attendant pas grand-chose de cette quête désintéressée et stoïque de savoir et de culture, ils étaient gagnés par le désespoir. Ainsi, ne faisaient-ils que vivoter au jour le jour dans une interminable bohème privée d’horizons, d’objectif et de réelle raison d’être.
Leurs rangs furent d’ailleurs infiltrés par des espions et des indicateurs à la solde du régime colonial.
Marginaux et bohémiens
Les gens de That essour s’autoproclamaient des marginaux et des bohémiens dont on ne peut du reste attendre grand-chose. Cela conduisit une bonne partie d’entre eux vers un genre de «délinquance sexuelle» en se faisant entretenir par des chanteuses et danseuses. Sans parler de ceux qui s’invitaient par eux-mêmes sans effronterie aux tables des richards.
Enfant du peuple
Le besoin engendre-t-il la flamme du génie ? Ali Douagi était enclin à le croire. Il y eut d’ailleurs plusieurs exemples pour lui donner raison : le feu sacré de l’inspiration qui habitait Tahar Haddad, la mort dans un dénuement total du grand poète de la Tunisie, Abul Qacem Chebbi, la misère de Scalesi et son malheur.
Forcément, tout cela allait provoquer chez Ali Douagi un certain état d’esprit : celui du chômage et du sentiment d’une parfaite inutilité. Ainsi se qualifia-t-il dans l’une de ses poésies de Fraïji (simple spectateur) condamné à un éternel isolement dans une loge. Il se qualifia aussi de Fannène el ghalba (l’artiste du malheur).
Pourtant, en ces termes de richesse artistique et de puissance créatrice, il passait pour être le plus grand homme de lettres à fréquenter Qahwet taht essour, ses chefs-d’œuvre : Jawla hawla hanet el bahr al abiadh al moutawasset (Randonnée à travers les bars de la Méditerranée) et Sahirtou minhou ellaïali (j’ai veillé des nuits entières à cause de lui) sont passés à la postérité comme un fruit mûr de ces fréquentations du café Taht essour.
Enfant du peuple, Ali Douagi a décrit avec science, sensibilité et humour ces couches populaires opprimées sous le protectorat. Il ne ménagea guère par sa critique au vitriol les classes des richards et des collaborateurs avec le colonialisme.
Ali Douagi, c’est un Victor Hugo de la terre d’El Khadhra. (A suivre)
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