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Le mensuel de La Presse : Automnes… Le chemin des rentrées - International — L’automne, saison des crises

Retour sur l’automne chaud de 2008

 Par Azouz Ben Temessek, assistant en Droit public, faculté de Droit de Sousse
La crise économique et financière qu’a connue le monde à partir de l’automne 2008 consiste en la superposition de trois crises liées dans leur nature, mais distinctes dans leurs temporalités et leurs caractéristiques : une crise de liquidité, une crise financière et une crise de modèle de capitalisme.Cette combinaison est extrêmement rare. Elle explique la gravité de la situation engendrée depuis l’automne 2008 qui ne peut être, désormais, comparée qu’à celle de 1929. Ces trois crises surviennent dans une conjoncture particulière que l’on peut décrire comme celle d’une fin d’hégémonie. Les conséquences de ces crises sur les économies européennes et aux Etats-Unis seront importantes et se feront sentir jusqu’à la fin 2010 dans le meilleur des cas. Les mesures à prendre dépendent des différents niveaux de crise qu’il faut traiter. Elles conduiront à des modifications très substantielles de la forme de capitalisme que nous connaissons.

Les trois crises

La crise de liquidité résulte de la perte de crédibilité des autorités américaines dans le traitement de la crise financière dans la période du 15 septembre au 28 septembre 2008. Elle se caractérise par une rétention quasi-totale des liquidités par les acteurs en détenant et l’effondrement  du  marché  interbancaire  à  court  terme.  Cette  situation  découle  d’une incertitude radicale sur l’environnement économique qui engendre une préférence absolue pour la liquidité. Elle menace la totalité des entreprises bancaires et financières et s’étend, désormais, aux entreprises du secteur « réel ». Elle ne peut être traitée que par des actions politiques fortes combinées à  des engagements financiers qui  assurent  et  garantissent  la continuité des paiements.
La  crise  financière  résulte  de  l’accumulation  puis  de  la  dissémination  de  créances douteuses dans l’ensemble du système financier. Elle est le produit des différentes étapes de la déréglementation bancaire et financière depuis 1980 qui ont permis le mélange des métiers de la finance et un développement incontrôlable de l’innovation financière et de la titrisation et une circulation des capitaux à court terme sans limites. Elle a été aggravée par les nouvelles règles comptables (mark to Market). Elle se traduit par des incertitudes sur la solvabilité des établissements et sur une détérioration de leur position générale. Cette  crise  ne  pourra  pas  se  résoudre  sans  une  réforme  de  fond  du  système  bancaire impliquant  certainement  le  retour  de  l’Etat  dans  le  capital  de  certaines  banques,  une séparation stricte entre les métiers de banque de crédit et de banque de marché, une réglementation des innovations financières et des mouvements de capitaux.
La crise du modèle de capitalisme concerne le modèle néolibéral en économie totalement ouverte qui s’est développé à partir des Etats-Unis, mais qui est présent en Europe, en particulier, en Espagne, Irlande et Grande-Bretagne et qui a contaminé la France et l’Allemagne. Ce modèle se caractérise par une compression générale des revenus salariaux induite par les effets dépressifs venant de la concurrence des producteurs à bas coûts et une trappe à spéculation induite par la finance déréglementée qui capture les profits et les éloigne de l’investissement productif. Ce modèle a atteint sa plus grande cohérence aux Etats-Unis où il se caractérise par une distribution générale des revenus très inégalitaire et une croissance qui a reposé totalement sur le crédit entre 2002 et 2007, dans des conditions d’insolvabilité croissante des ménages. On retrouve ces éléments dans les « clones » européens. Les effets de la dépression salariale sont, cependant, présents  dans d’autres  pays. La dépression  salariale a conduit à rendre le crédit aux ménages indispensable et a abouti à des taux d’endettement des ménages extrêmes au  moment  même où la solvabilité des ménages était mise à mal. Par ailleurs, cette crise implique une révision complète du modèle économique avec la récupération par la puissance publique de ses instruments d’action dans le domaine structurel comme dans celui de la politique économique et monétaire. Il faut combattre la dépression salariale par des mesures de protection des marchés intérieurs.
Ces trois crises ne se développent pas à la même vitesse. Elles ont des rythmes et des implications différentes. Elles sont, cependant, étroitement liées, dans la mesure où la crise de modèle induit la crise financière qui a débouché sur la crise de liquidité. Ces trois crises se développent à un moment historique où l’hégémonie américaine est brisée et où l’ensemble des institutions internationales sont contestées ou contestables. Elles surviennent à un moment où aucune autre puissance ne peut prétendre à l’hégémonie et où de nouveaux modèles de développement apparaissent. Elles impliquent une réévaluation globale des stratégies d’insertion internationale.
Dans  le  contexte  actuel,  et  en  espérant  que  la  crise  de  liquidité  soit  rapidement maîtrisée, on doit s’attendre à trois développements importants :
(I) Une forte volatilité et instabilité des taux de change va se développer dans les mois à venir, dans le cadre d’une tendance longue à la baisse du dollar et à la surévaluation de l’euro. Les mouvements actuels des changes sont erratiques et directement induits par la crise de liquidité. L’explosion du déficit budgétaire américain qui dépassera les 10% du PIB dans l’année fiscale 2009 et restera élevée dans l’année fiscale 2010, combinée à une très forte récession, devrait pousser le dollar à 1,57-1,65 USD pour 1 euro, avec des conséquences dramatiques pour les industries européennes à fort  contenu  technologique. Mais, cette évolution du taux de change va se produire à travers une volatilité très importante qui rendra difficile le calcul économique par les entreprises.
(II) La volatilité des marchés des changes va contaminer les marchés des matières premières. Si la tendance à la hausse relative des matières premières doit se maintenir à moyen terme, les fluctuations des cours pourraient être considérables et déstabiliser les pays producteurs qui n’ont pas pu constituer des réserves suffisantes. Ici aussi, faute d’une prévisibilité des prix, les calculs économiques des entreprises seront fortement perturbés, ce qui va pousser les investissements à la baisse.
(III)    Les effets cumulatifs des récessions vont pousser l’économie des Etats-Unis et celles des pays de la zone Euro dans une récession globale de longue durée. Contrairement aux crises précédentes (1987, 1998/99), il n’y aura pas de rebond rapide.
Le dernier point souligne l’importance des effets de la crise financière sur les économies « réelles », effets qui étaient prévisibles dès le début du printemps 2008 et qu’il convient, maintenant de préciser.

Les effets sur les économies réelles

Aux Etats-Unis, premier bilan des effets de la crise, ont montré l’amorce d’une contraction de l’activité durant le premier  semestre en  dépit  des  aides  gouvernementales.  L’impact  sur  la croissance a, cependant, été moins fort que prévu, car les exportations ont progressé de 13% grâce à la baisse du dollar. Ceci, cependant, sera transitoire et le résultat plutôt satisfaisant du deuxième trimestre 2008 ne préjuge pas du futur. La contraction de la demande intérieure, qui était au total de -4% à -6%, en combinant les effets de l’arrêt du « Home Equity Extraction » et un effet de richesse négatif, s’est aggravée durant l’automne 2008 et l’hiver, alors que les effets des aides gouvernementales se seront dissipés. L’investissement  était  déjà en forte baisse  de  même  que  la  consommation  des ménages (baisse de -4,5% des achats de biens durables). Le deuxième semestre 2008 était très mauvais et l’économie américaine est entrée en récession au troisième  trimestre et y restera jusqu’à la fin du printemps 2009 dans le meilleur des cas.  La  production industrielle a commencé à baisser (-1,1%) au mois d’août et cette tendance devrait se confirmer. La contraction de la demande s’est traduite par une hausse continue du chômage qui de 6,1% à  l’été 2008 a  atteint, fin 2009, le niveau de 1992, soit 8% de la population active. La dégradation de la situation  des ménages et des entreprises  fragilisera encore plus les banques américaines. La crise financière et bancaire va rebondir, cette fois, en raison de la dégradation de la situation du secteur «réel».
Les marges de manœuvre des autorités étaient faibles, quel que soit le résultat de l’élection présidentielle de novembre 2008. Le déficit budgétaire a été prévu à 3,5% du PIB. Avec le Plan Paulson et la détérioration de la situation, il continuera de monter, dans la mesure où le budget fédéral devra prendre à sa charge le sauvetage des institutions hypothécaires para- publiques comme Freddy Mac et Fanny Mae et la consolidation des comptes du budget des Etats. Ainsi, le déficit public, pour l’année fiscale 2009, a dépassé les 10% du PIB et a atteint les 12%, aggravant à terme la pression à la baisse du dollar. Sauf à imaginer une politique économique radicalement nouvelle, le retour à la croissance sera  faible  dans  son  ampleur  et  fragile.  La  crise  américaine  aura  des  conséquences dramatiques sur le Mexique qui sera pris en étau entre la contraction du marché intérieur américain et la perte de compétitivité des exportateurs mexicains face à la Chine.
En Grande-Bretagne, les mécanismes y sont les mêmes. L’endettement des ménages a atteint 107% du PIB et les Home Equity Loans ont joué le même rôle que les Home Equity Line of Credit. La crise hypothécaire y suit des courbes parallèles. De même, le taux d’épargne des ménages était très faible et ne saurait être encore diminué. Les ménages britanniques, fragilisés par les politiques libérales et privées de protection sociale pour une part importante de la population, seront, particulièrement, vulnérables. Le ralentissement du secteur immobilier est déjà brutal : comme aux Etats-Unis, il y a un fort effet de richesse négatif. La Grande-Bretagne a connu une forte contraction de l’activité avec une hausse simultanée du chômage et des déficits publics entre fin 2008 et fin 2009. L’entrée de l’Irlande dans une forte récession (avec -1,5% du PIB) est un indicateur de ce qui menace le pays.
La situation des pays de la Zone Euro est extrêmement contrastée. Un pays comme l’Espagne se rapproche fortement du modèle anglo-américain. L’endettement des ménages est considérable et l’épargne faible. La croissance récente a reposé sur la spéculation immobilière.  L’éclatement  de  la  bulle  immobilière se traduit par un  très  fort  ralentissement  du secteur de la construction (de 800000 logements/an à moins de 300000). Le mécanisme des hypothèques à taux variable et décalé a conduit à une très forte montée de la charge de l’endettement sur les ménages. Les remboursements mensuels ont atteint en moyenne 47% du revenu des ménages début 2008 et a dépassé les 50% à l’automne 2008. Les banques espagnoles,  dont plus de 65% des actifs sont  issus des activités immobilières,  sont  très vulnérables.
Mais, le gouvernement espagnol a engagé un plan de relance massif (20 milliards d’euro). Si un effondrement de l’Espagne ne menace pas dans l’immédiat, la dette publique s’accroît fortement et le déficit de la balance commerciale explose. L’Espagne est, en effet, un des pays de la Zone Euro où les coûts salariaux ont le plus augmenté. Cette situation est aggravée par la forte appréciation de l’euro.
En France où le crédit hypothécaire est peu développé, l’appréciation de l’euro est dévastatrice. En incluant tous les effets, elle provoque une baisse de la croissance de 0,6% à 1%. Par ailleurs, les banques françaises ont procédé, depuis début 2008, à un notable rationnement du crédit. Depuis la campagne présidentielle de 2007, la France est présentée de manière quasi-hystérique comme en état de surendettement pour justifier une politique de rigueur budgétaire. La réalité des faits est très différente et la situation globale de la France plus favorable que chez ses voisins européens. En effet, la France aurait dû pouvoir traverser la crise au moindre mal. Il n’en sera rien, car la politique du gouvernement Fillon, depuis l’été 2007,  aggrave les effets de la crise financière. Elle vise à réaliser une déflation pour accroître la compétitivité. Cependant, l’effet direct détériore le pouvoir d’achat déjà sous pression de la concurrence internationale pour les travailleurs à qualification faible ou moyenne et l’effet indirect est équivalent à un effet de richesse négatif conduisant les ménages à modérer brutalement leurs dépenses. Compte tenu de la hausse de l’euro, il n’y aura pas d’effet positif du commerce extérieur et les réformes actuelles vont accroître la vulnérabilité globale de l’économie française face à la crise.

Des effets de la crise très divers de par le monde


La crise actuelle va se traduire par une très faible croissance dans les trois années qui viennent pour les pays développés, avec un taux annuel moyen pour 2008-2010 de 1,2% aux Etats-Unis, 1,3% en Allemagne et 1,5% en France. À l’inverse, la croissance restera soutenue dans les BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine) avec un taux moyen d’au moins 6% sur 2008- 2010. Le PIB cumulé de ces quatre pays, qui atteignait 26% de celui des Etats-Unis en 2000, devrait atteindre 60% en 2010. Pour d’autres pays émergents, coincés entre la dépression des marchés occidentaux et la montée de la concurrence chinoise, l’avenir s’annonce plus sombre. C’est le cas en Amérique Latine, mais aussi de plusieurs pays du Maghreb.
La crise financière actuelle met, donc, en évidence la diversité des modèles de capitalisme et de leurs réponses à une même perturbation. La globalisation de l’économie n’a pas été sans unification. Le « modèle américain » ainsi que ses « clones » souvent cités en exemple ces dernières années (Grande-Bretagne et Espagne) apparaît comme la première victime de la crise. Les stratégies combinant une financiarisation de l’économie, une déréglementation et une acceptation de fortes inégalités en accroissent la vulnérabilité.
Le cœur économique traditionnel de l’Union Européenne (UE) est appelé à traverser une période de dépression, voire de récession relativement longue. On le voit dès aujourd’hui avec le recul du marché de l’automobile et des biens manufacturés. Ceci va peser lourdement sur la croissance  des  « nouveaux  adhérents » dont la balance commerciale s’est dégradée sensiblement  en  2008  et  2009.  Dans le même  temps,  l’économie  russe,  dont  le  marché intérieur est en forte expansion, va jouer le rôle d’un pôle régional de croissance. Ceci pourrait  accélérer  la  tendance  à  la  « dé-corrélation »  de  certaines  économies  (Slovaquie, Hongrie, Roumanie, et Bulgarie) avec le reste de l’UE, mais aussi peser sur la Zone Euro. Dans de nombreux secteurs (automobile, constructions mécaniques), les profits des entreprises européennes sont réalisés en priorité sur le marché russe.
L’analyse des causes  de  la  crise  montre  que,  au-delà  de  nécessaires  réglementations financières et bancaires, il n’y aura de retour durable à la croissance que si l’effet taux de change peut être combattu et si les revenus des fractions les plus exposées du salariat peuvent être consolidés. La protection du travail industriel à faible et moyenne qualification est une condition de la stabilité de la demande intérieure. Ceci ne sera pas possible sans le recours assumé à des politiques protectionnistes.

Auteur : A.B.T.

Ajouté le : 11-09-2010

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Métier contre pénurie

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Le mensuel de La Presse : Automnes… Le chemin des rentrées - Saisons d’autrefois
L’automne des poètes

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