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Tribune
La refondation de la Méditerranée

Par Belhassen TRABELSI

On ne peut retrouver la Méditerranée qu’en cessant de la percevoir comme frontière et qu’en la considérant comme bien commun et grande communicatrice.

C’est à partir de cette vision des choses qu’on fera de l’Union pour la Méditerranée (UPM) un choix qui permettra de créer les conditions d’un dialogue politique dans le cadre du respect mutuel, celles de l’échange économique équitable et profitable à tous et celles de la libre circulation des personnes ainsi que celles de faire de cette zone un pont pour communiquer, chercher ensemble, confronter les visions du monde et esquisser des projets communs pour un meilleur vivre ensemble.

Lancé avec de grandes ambitions en 1995, le processus de Barcelone avait pour objectif d’unifier les deux rives, de promouvoir la coopération économique et d’apaiser les tensions géopolitiques. Treize ans plus tard, le bilan du processus de Barcelone est très éloigné des espoirs qu’il avait suscités lors de son lancement. Entre la rive nord et la rive sud de la Méditerranée, l’écart de richesse est de 1 à 10 et cet écart ne cesse de s’agrandir. En ce qui concerne l’investissement, l’Europe ne réalise que 2% de ses investissements au sud de la Méditerranée. On ne peut pas non plus parler d’un rapprochement entre les peuples des deux rives de la Méditerranée et les résultats du partenariat Euromed ont été largement insuffisants dans ses aspects économiques (zone de libre-échange Euroméditerranée) ou sociaux et culturels (dialogue des cultures).

On peut avancer de nombreuses raisons à cet échec. D’abord, le déclin de la politique de développement de l’Union européenne (UE), au profit d’une politique de libre-échange tous azimuts ainsi que l’insuffisance de l’aide économique. Ensuite, l’attitude fondamentalement négative de l’UE envers les flux migratoires venus de la rive sud de la Méditerranée. La directive, qui vise à harmoniser les conditions de rétention et d’expulsion des migrants, montre le renforcement de cette politique restrictive. Enfin, l’inertie de l’UE sur le plan politique par rapport à la situation au Proche-Orient ne fait que nourrir un ressentiment assez fort chez les populations de la rive sud.

 

Pour un partenariat Nord-Sud sur un pied d’égalité

 

Aujourd’hui, un consensus se dégage autour de l’idée que les relations entre la rive sud et la rive nord de la Méditerranée ne doivent pas se résumer à de strictes relations économiques et à une gestion sécuritaire de l’immigration. Le partenariat euroméditerranéen doit plus que jamais inscrire comme condition impérieuse la concertation politique sur les grands défis que pose l’avenir de la Méditerranée (la dépollution de la Méditerranée, les énergies alternatives, les flux migratoires, le transfert des technologies, les autoroutes de la mer, le développement, etc.), mettre fin au schéma classique post-colonial où le «Nord aide le Sud et souvent décide à sa place» et miser sur des projets concrets et porteurs de développement. C’est à cette condition qu’une véritable rupture politique s’opérera, dépassant la dialectique nord-sud trop marquée par la prééminence du Nord et plaçant enfin les partenaires du Sud et du Nord sur un pied d’égalité.

C’est une conscience aigüe de tous ces défis qui donne toute sa légitimité et sa symbolique politique à l’espoir formulé par le Président Ben Ali de voir la déclaration du sommet de Paris de l’UPM du 13 juillet constituer «un signal politique fort qui reflète les espoirs et les grandes aspirations de voir s’instaurer un partenariat privilégié et un développement solidaire qui contribuent à garantir les conditions du progrès et du développement aux pays du sud de la Méditerranée, dans le respect de leurs spécificités civilisationnelles, culturelles et sociales».

Il en résulte qu’une refondation de la Méditerranée appelle à promouvoir un rapport politique dynamique entre la rive nord et la rive sud de la Méditerranée et à cultiver la possibilité d’un «nous méditerranéen» toujours solidaire, un «nous méditerranéen» toujours appelant et ouvert sur l’inédit. La validation de cette option dépend, dans le contexte de la nouvelle donne géopolitique générée par le lancement de l’UPM de ceux qui jouent le nouveau contre la défense de l’état des lieux, le questionnement contre toute réponse arrêtée, l’espoir contre toute forme de nihilisme. Cette option peut être aussi celle qui indique que la politique, en tant qu’art du choix, reste opérationnelle à l’heure où la pensée unique fait des ravages au niveau du comportement politique des individus et des groupes humains.

En effet, la refondation de la Méditerranée appelle des mesures nécessaires pour l’avenir qui demeure à être construit sur des bases qui ne soient pas qu’économiques, mais encore plus culturelles, politiques, sociales et écologiques puisqu’il s’agit des Méditerranéens, de leur vie et de celle des générations futures. Dans ce sens, la construction d’un ensemble géopolitique méditerranéen doit être exempte de toute tendance hégémonique ou protectionniste.

Par ailleurs, la vocation politique de la Méditerranée est de surmonter les contradictions de la conjoncture, l’antinomie dressée entre la rive sud et la rive nord de la Méditerranée.

C’est de la greffe de celle-ci sur celle-là que doit naître notre vocation méditerranéenne. C’est pourquoi, la Tunisie n’a pas cessé de lutter à sa manière pour la création d’une réelle solidarité et pour le rapprochement des peuples. C’est dans cette perspective que la volonté politique en Tunisie a déployé tant de démarches et entrepris tant d’initiatives pour que la Méditerrannée soit un lac de sécurité et de paix et un point reliant les deux rives, pour le renforcement des échanges culturels et sociaux et pour le développement d’un partenariat effectif entre les pays riverains, afin que ne puissent s’amplifier les tendances au repli sur soi qu’alimentent certains courants racistes et mouvements extrémistes qui, au Nord, portent atteinte à la sécurité de ces sociétés et mettent en péril leur stabilité et, dans certains Etats du Sud, entravent la modernité et tout ce qu’elle symbolise.

 

Dépasser les fractures générées par l’Histoire

 

Berceau des cultures, des échanges et de l’art de vivre, la Méditerranée est devenue une zone de conflits et de régressions où certains veulent expérimenter ce «choc des ignorances» cher aux obscurantistes et aux bellicistes. C’est pourquoi, il faut favoriser l’expression et la rencontre de tous ceux qui, ici et là, s’emploient inlassablement à maintenir des ponts au-delà des murs et à faire reculer le spectre du désespoir et de l’impasse.

A un moment où la peur gagne en contagion, où le rejet et le repli face à l’autre rive deviennent des figures dominantes, comme si cela allait de soi, il y a lieu d’œuvrer pour une refondation de la Méditerranée. Dans ce sens, l’UPM constitue un cadre politique permettant de dépasser la Méditerranée des fractures protégées derrière un nouveau mur, d’y faire face, de l’enjamber en construisant des ponts plutôt que de s’aveugler en désirant les murs. La Méditerranée, lieu charnière entre cultures et civilisations, est à un moment charnière de son histoire. C’est pourquoi, la refondation de la Méditerranée est un appel à l’inaugural, qui n’est pas un simple commencement ou un reniement de ses sources. C’est un «retour en amont» qui appelle un déploiement de ses bases, un retournement des repères qui donne un autre visage à l’avenir.

Les peuples de la Méditerranée ont donc à s’ouvrir au grand large transculturel méditerranéen pour mieux protéger leurs différences, pour mieux vivre une Méditerranée encore à construire et à gagner. Les contacts culturels caractéristiques de la Méditerranée ne sont jamais neutres. Ils sont source d’échanges aux modalités fort diverses. Les hommes et les femmes méditerranéens y découvrent toujours des idées nouvelles, des formes d’expression inédites, des pratiques inconnues. C’est une situation qui permet de nombreuses occasions de partage.

 

Cultiver l’essence plurielle de la Méditerranée

 

Il s’agit au fond de cultiver une nouvelle représentation de la Méditerranée afin d’appréhender et de relever les défis communs. Dans cette perspective, les propositions pratiques et réalistes, faites par le Président Ben Ali au sommet fondateur de l’UPM du 13 juillet à Paris, trouvent toute leur consistance en appelant à la «nécessité de conjuguer les efforts de l’ensemble de nos Etats pour mettre en place une politique commune qui puisse conférer à l’environnement la place stratégique qui doit être la sienne dans notre région méditerranéenne et d’appeler à la création d’une agence méditerranéenne de protection de l’écosystème et du littoral, et d’un observatoire régional appelé à se doter d’un mécanisme d’alerte rapide».

L’UPM tiendra ses promesses contenues dans la déclaration de Paris du 13 juillet 2008, lorsque les élites intellectuelles, politiques et économiques et les peuples prendront enfin eux-mêmes conscience des divergences et des conflits qui les séparent et trouveront ensemble les moyens politiques adéquats pour leur apporter les solutions nécessaires. Il y a une opportunité de favoriser le partenariat économique dans le cadre de l’UPM, axé sur des volets spécifiques, tels que la coopération en matière de formation, de recherche scientifique, d’emploi et d’économie du savoir. Le bonheur des pays d’Afrique du Nord fera certainement celui de tous les pays du reste de l’Afrique. En effet, le Nord de l’Afrique, qui est l’un des principaux promoteurs de l’UPM, a vocation de constituer lui-même une plateforme pour les échanges avec l’Europe et le profit qu’il peut tirer de ces échanges se répercutera certainement sur l’ensemble de l’Afrique. C’est ce qui donnera une nouvelle chance aux économies africaines de se développer dans un sens correspondant aux besoins des populations. Naturellement, la vitesse du développement de ces échanges sera fonction, non pas des discours, des promesses, mais des preuves et des faits. La vocation politique transméditerranéenne de l’UPM est de rééquilibrer l’Europe vers le Sud et vers l’Afrique.

 

B.T.

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