Cinq femmes, mères et écrivains, se sont accordées autour d’un thème unique, la main, comme pour mener à la fois collectivement et individuellement une danse, celle qui met le corps aux prises avec sa musique intérieure, la plus profonde et en même temps la plus difficile à suivre.
Leïla Sebbar, Emna Belhaj Yahia, Maïssa Bey, Rajae Benchemsi et Cécile Oumhani sont les cosignataires de ce recueil de nouvelles, À cinq mains, où l’acte d’écrire pourrait être comparé aux pratiques ancestrales de la chiromancie : lire dans les lignes de la main, ce n’est pas seulement deviner l’avenir d’une personne, mais aussi découvrir son caractère, ses particularités et surtout son moi profond. Et chacune des cinq nouvelles de ce volume nous le révèle à sa manière.
Dans «La main sauvage», Leïla Sebbar brode adroitement un très beau texte sur le malheur d’être gaucher : «C’est le père de l’enfant qui court vers la colline chaque jour : “Alors, ma fille, ma petite gauchère, toujours gauchère ?” Il rit, mais la grand-mère arrête le rire : “Ne dis pas ça, tu l’encourages. Elle n’obéit pas à sa mère, elle ne m’obéit pas, elle obéit au diable. Ta fille refuse sa main droite. Dis-lui, toi, ce qui arrive à ceux qui donnent la préférence à la main gauche. Dis-lui que la main sauvage c’est la main, la main qui fait tout à l’envers et qui la conduira en enfer. […]» (p.15). Cependant, la nouvelliste ne réduit ce phénomène ni aux croyances religieuses musulmanes ni aux superstitions locales, mais elle va plus loin encore en mettant en regard les cultures arabo-musulmane et judéo-chrétienne : «La plus vieille des Religieuses la protège malgré la désapprobation des autres Sœurs. Elles aussi, elles pensent que la main gauche c’est la main sinistre, la main du malheur. Le signe de croix de la main gauche, l’index de la main gauche levé pour la première musulmane, qui pourrait commettre un tel blasphème ?» (p. 16-17).
C’est grâce à la confrontation que surgit la vérité, claire comme de l’eau de roche, lorsque, par exemple, le père de l’enfant gauchère demande à sa mère, analphabète, de comparer les «dessins des lettres» (p. 19) sur le cahier du fils aîné qui est, bien évidemment, droitier, à ceux de la fille. Ceux de la fille sont naturellement plus beaux. Parce que la beauté n’est liée ni à la main droite ou gauche, ni au sexe masculin ou féminin, mais à l’amour et à la passion avec lesquels on mène sa «barque» (p. 22).
Si dans «Une fenêtre qui s’ouvre», Emna Belhaj Yahia ne narre pas d’histoire à proprement parler, elle traite de la violence subie quotidiennement au contact des autres. Les mains sont dans son texte réflexif une soupape de sûreté qui lui permettent de maîtriser ses émotions : «Dès que j’étais dérangée, perturbée ou effrayée par un mot ou un regard qu’on venait de me jeter, j’avais aussitôt un ou deux ongles qui attendaient dans l’ombre pour les coincer, ces pauvres mains, les pincer, les pétrir et leur infliger une tension, voire une douleur telle qu’aucun trouble, aucune émotion ne pouvaient se lire sur mon visage. Mes mains, l’une par l’autre, l’une dans l’autre réunies, prenaient sur elles, dans leur chair et dans leur sang, la peine de mon âme, afin de la faire sortir indemne de ce combat feutré et titanesque que se livrent les hommes.» (p. 35-36)
Aussi les mains sont-elles « une fenêtre par laquelle [l’écrivain] [s]’échappe ». Cela ne nous étonne guère, car multiples sont les figures que nous pouvons reproduire avec nos mains, comme celles des oiseaux que Emna Belhaj Yahia représente ainsi : «Personne n’est au courant, mais je suis déjà devenue un oiseau aux ailes déployées qui profite de la fenêtre ouverte pour s’envoler loin de la présence de celui ou celle qui le hante, pour pénétrer dans un univers où personne ne pourra le poursuivre de son regard, de son jugement. Loin, bien loin, je plane à l’ombre de mes mains. Si bien qu’elles et moi nous sommes devenues inséparables et je crois que nous nous ressemblons un peu. Comme ces vieux amants que les mystérieux chemins de la vie ramènent toujours l’un vers l’autre et qui finissent par ne former qu’un seul corps.» (p. 42)
Une vie sans nom
Par contre, chez Maïssa Bey, dans «Un jour à traverser», il ne reste rien de cette unicité rêvée par Emna Belhaj Yahia. À l’instar du personnage auquel la nouvelliste algérienne s’adresse à la deuxième personne, «tu», les mains sont tout simplement usées par la vie : «Tu regardes tes mains. Elles sont posées sur tes genoux, inertes, parcourues de veines violacées et saillantes. Une peau desséchée, si fine par endroits que tu peux suivre le tracé des veinules entre les taches brunes. Des doigts noueux déformés par l’arthrose. Des ongles striés, plus épais et plus durs que corne de chèvre, as-tu pensé.» (p. 58-59). C’est toute la vie de ce personnage féminin qui défile à la vue de ses propres mains. Une vie sans nom, puisque le personnage essaye de trouver et échoue : «Ce sont des mains de … tu cherches. En vain. N’apparaissent que des images fugaces. […]» (p. 59). Ce spectacle morose dure ainsi longtemps : («Machinalement, tu frottes tes mains l’une contre l’autre. En t’attardant sur les callosités à la naissance de chaque doigt. Tu mets un mot sur chacune de ces protubérances. Lessive. Paniers. Serpillière. Balai. Brosse.» [p. 60]), jusqu’au moment où le personnage décide de renaître de ses cendres…
En revanche, «le monde subtil des visions» (p. 86) prend le dessus sur la dure réalité quotidienne dans l’univers imprégné de soufisme de Rajae Benchemsi. «Les sentiers de la main» est une nouvelle éminemment poétique qui chante incontestablement une pureté ontologique inaccessible à tous. S’il nous est impossible de trancher concernant cette nouvelle, vu à la polysémie qui ouvre le sens sur plusieurs sens et pistes de lecture, nous pouvons du moins nous ouvrir à cet univers à la fois magique et redoutable de la connaissance intérieure en vue d’accéder à une compréhension autre du monde : «La douceur et le velouté de sa main me plongèrent dans un état d’aimance indescriptible. Les astres, les étoiles et tout l’univers gisaient là, en ma compagnie, pour célébrer avec moi cette grâce de Dieu. Cette main portait en elle l’odeur des prémisses d’une sensation d’éternité.» (p. 87)
La cinquième et dernière nouvelle, «La vie à mains nues» de Cécile Oumhani, vient clore en beauté À cinq mains. La boucle sera ainsi bouclée par ce très beau texte où il est aussi question de la main gauche. C’est l’histoire d’Imen qui, très tôt, dès sa prime enfance, découvre l’amour des lettres dans la bouche et entre les doigts de son frère aîné, Hédi : «Il se prépare à y tracer ces lettres qu’il apprend jour après jour et dont les boucles la fascinent. Ils les nomment. Alif, ba, ta... Lorsqu’elle s’endort, elle se répète leur nom et les revoit, l’allure légèrement penchée du alif, un roseau sous un souffle de vent, la barque du ba posée sur un point…» (p. 98)
Mais c’est au contact de Hédi, précisément au contact de la cigarette par laquelle il fut marqué au fer rouge pour ne plus écrire de sa main gauche, qu’Imen découvre la peur. Gaucher contrarié, Hédi a vu «la flamme qui brûlait au fond de ses yeux s’étein[dre] avec l’arrivée de l’hiver.» (p. 101). Imen vit tout cela avec une sensibilité exacerbée jusqu’au jour où elle se rendra compte qu’elle ne subira pas le même sort que son frère et qu’elle pourra utiliser la main qu’elle voudra. De ce point de vue, nous pouvons dire que la sensibilité du personnage est à l’image de celle de la nouvelliste. Lisons : «Que servent les mots pour ce qu’on ne peut consoler ? Juste les doigts pour imprimer la certitude qu’elle l’a entendue, faire don de son énergie, comme si elle pouvait être partagée. Seules les mains transpercent la façade des jours et touchent à la nuit de l’être, à ce qu’il ne dit pas.» (p. 113-114)
Cécile Oumhani écrit «à fleur de mots»*, avec l’affection qu’elle porte pour les êtres et les choses. Son rapport à la Tunisie est de fait exemplaire, car mariée avec un Tunisien elle a embrassé à bras-le-corps et la Tunisie et le monde arabe. Le quintette prend ici une valeur absolue comme au jazz où la différence entre les styles, les registres et les instruments assure l’harmonie musicale et recoud les fragments disparates des corps et de leurs mémoires respectives : «Les mains d’Imen retombent dans l’eau chaude, sombrent jusqu’au fond de la pierre verdie par le soufre déposé en une fine couche, unie, sans aspérité où elles se blesseraient. Des morceaux de vie, des fragments d’êtres brisés, des bribes miroitent à la surface de l’onde et puis s’en vont.»
A.H.
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A cinq mains, Éditions Elyzad/ Clairefontaine, février 2007, 122 pages, 10DT. Table des matières : Leïla Sebbar : La main sauvage, p. 9-23 ; Emna Belhaj Yahia : Une fenêtre qui s’ouvre, p. 25-43 ; Maïssa Bey : Un jour à traverser, p. 45-67 ; Rajae Benchemsi : Les sentiers de la main, p. 69-89 ; Cécile Oumhani : La vie à mains nues, p. 91-119.
*Cécile Oumhani, À fleurs de mots, Chèvre-Feuille Étoilée, 2004.