Newsletter
Nos archives


Essahafa
magazine

La Presse Littéraire Enregistrer la page Envoyer à un ami Imprimer
Majuscule Pirotte
Paris, lundi 23 avril 2007. A l’occasion de la publication de trois nouveaux livres, Absent de Bagdad (La Table Ronde, roman, 2007, 141 pages), Expédition nocturne autour de ma cave (Stock, essai, coll.

«Ecrivins», 2006, 92 pages) et Hollande : poèmes et peintures (Le Cherche Midi, 2007, 65 pages), le Centre Wallonie-Bruxelles a organisé une rencontre autour de Jean-Claude Pirotte qui, souffrant, n’a malheureusement  pu faire le déplacement. Cependant, le comédien Claude Andrzejewski, l’écrivain Patrice Delbourg et la compagne du poète, la romancière Sylvie Doizelet, ont dialogué autour de ces trois livres. Cet échange a été suivi d’une exposition d’aquarelles de l’auteur qui sera présentée du 23 avril au 31 mai.

Lisons, pour commencer, le début d’Absent de Bagdad :
«au début j’avais réussi à écrire quelques mots dans ma langue, ou plutôt les graver du bout de l’ongle sur un carton minuscule que j’avais trouvé dans le noir en tâtonnant, ils ont dit que j’avais écrit le nom d’Allah et que c’était de l’arabe, mais ils se trompaient, il n’y avait ni le nom d’Allah ni aucun mot d’arabe, c’était le prénom de ma fiancée turque, et d’autres mots griffonnés que j’ai oubliés après qu’ils m’eurent enchaîné les mains et les pieds, la main gauche au pied droit, la droite au pied gauche, et qu’ils m’eurent entouré le cou d’une laisse cloutée au moyen de laquelle ils me traînaient dans une galerie souterraine semée de tessons de bouteilles»
Impossible de ne pas lire ce qui précède comme un poème, car ni la mise en place du récit, ni le discours du personnage dont le «je» paraît, à première vue, si faible devant ce «ils» totalitaire et violent, ni l’ébauche de description du cadre où se passe l’intrigue n’ôtent à cet incipit sa valeur de poème majuscule. À l’approche de ce livre, pourtant affilé au genre du roman, le lecteur prend vite conscience des enjeux poétiques et esthétiques que l’auteur a investis dans un texte en apparence engagé. Et, néanmoins, l’un et l’autre ne s’opposent pas, car s’il s’agit de la résistance du personnage, Müslüm, à ceux qui tentent de le chosifier en lui spoliant injustement sa liberté avant de le mettre à mort, il s’agit aussi de la lutte de la poésie qui dit ce qui doit être dit au moment où l’obscurité et le silence prennent le dessus sur la lumière et la parole. Dans Absent de Bagdad, la poésie renaît de ses cendres comme suit :

«il y a un poète qui annonce que les fleurs de la vie se mettent à puer, mais où sont les fleurs de la vie aujourd’hui ?
c’est la mémoire seule qui les éveille, et peine à restituer leur parfum, leurs couleurs, la tendre érosion de leurs bourgeons, et l’ombre veloutée qui frémit à l’envers des feuilles
mais toute créature ayant perverti sa voie sur la terre est vouée à la puanteur
terrible, terrible présage
qu’ignorent ceux-là qui nous gouvernent et nous réduisent et n’ont pas lu les Écritures, ou, gonflés d’orgueil et de présomption, refusent d’entendre les avertissements des Prophètes» (p. 31).

La poésie se régénère grâce à ce souffle prophétique profond qui prend acte et lieu dans la prose des jours. C’est la prose de la Bible et du Coran. C’est la prose où la prophétie ne se fait pas dogme ou superstition, mais rythme, musique et incantation. Humaine, trop humaine, la prose de Jean-Claude Pirotte rejoint celle d’Ibn Arabi et de Bernanos qui occupent une place de choix dans son roman :

«ils parlaient de l’amour de Dieu, ils confondaient l’amour de Dieu avec leur amour des choses,
alors je leur parlais d’Ibn ‘Arabi» (p. 91).

Comme nous pouvons le constater à travers les passages cités, point de majuscules ni de points finaux dans Absent de Bagdad, c’est-à-dire point d’éléments pouvant dire le début ou la fin, parce que, comme l’écrit le poète palestinien Mahmoud Darwich, «ni le voyage n’a commencé ni la traversée n’a pris fin».
Et Pirotte de placer Expédition nocturne autour de ma cave sous le signe du voyage : «Il y a bien des façons de voyager. L’une d’entre elles, et qui n’est pas la moins aventureuse, consiste à rester chez soi. Le voyage autour de ma chambre en est la parfaite illustration, complété par une expédition nocturne en une autre chambre nouvellement acquise, où Xavier de Maistre aspire à trouver enfin la paix désirée jadis par M. de Buffon, qui “avait choisi dans ses jardins un pavillon isolé”, qui ne contenait aucun autre meuble qu’un fauteuil et le bureau sur lequel il écrivait, ni aucun autre ouvrage que le manuscrit auquel il travaillait» (p. 13).
Ce voyage ne nous étonne guère, dans la mesure où Gérard Oberlé (1), qui, dans son Itinéraire spiritueux, reconnaît en Jean-Claude Pirotte un allier substantiel, fait du vin et de la culture du vin une voie essentielle de la vie d’artiste en particulier et de la vie en général. C’est ce que nous dit Pirotte avec la force et la conviction que nous lui savons désormais :

«Le vin, la littérature, la peinture, la musique, la philosophie même ne sont pas des ornements de la vie. Ils sont la vie même, qui n’est tissée que de confidences. Nous n’existons que dans l’à-peu-près, l’instable, le précaire et l’insoupçonnable. Nous ne pouvons compter que sur une planche de salut, où cependant nous redoutons de nous aventurer, car elle apparaît plus menacée, plus risquée encore, que nos certitudes mesquines et le sentiment taraudant de notre dépossession. En renonçant à l’art comme au vin, à la paresse comme à l’ivresse de l’inattendu, nous nous livrons à la commune terreur, nous nous faisons les complices de ces tueurs d’humanité que sont les fous messianiques, les hommes d’État vergogneux, les sbires des sectes nazies.
On trouble les consciences comme on sulfite le vin. Les mercantis de la chose publique cadenassent l’esprit du peuple (mais quel peuple, hélas !) entre des parois d’amiante, comme naguère encore des négociants véreux filtraient ce qu’ils prétendaient être du vin à travers la même substance fatale en ajoutant du méthanol afin de “fixer” la mixture. La gueule de bois n’a pas fini de ravager les victimes de la démocratie dévoyée.
Raymond Dumay, sans aucun doute le plus visionnaire des écrivains aux yeux de qui le vin, loin d’être une marchandise, demeure l’ultime garant de la civilisation, affirmait que “si le vin chute, l’art n’est plus qu’un infirme”. Et la civilisation s’effondre. Les chantres de la prohibition le savent, qui traquent à coups de décrets assassins la vie sous toutes ses formes, et c’est ainsi que, selon la prédiction d’Élie Faure, “la tristesse de la vertu s’étend comme un voile noir”». (p.70-71).

L’humain avant tout

Oui, Expédition nocturne autour de ma cave et Absent de Bagdad émanent de la même source: nulle distinction, qu’elle soit religieuse, idéologique ou esthétique, ne peut séparer les deux textes. Si Jean-Claude Pirotte dédie Absent de Bagdad à «[s]es frères musulmans, Turgut, Shevket, Ramiz, Zülfü, Rami, Youssouf, Ali, Mohammed et tous les autres, qui se reconnaîtront», il dédie Expédition nocturne autour de ma cave à «la mémoire de Raymond Dumay», l’auteur de La Mort du vin (2), disparu en 1999, c’est pour être lui-même le «garant de la civilisation» et de son entité fondamentale, l’humain.
Écoutons de nouveau la voix majuscule et singulière du poète Pirotte :

«on peut voir au coin d’une allée
le ciel de nuit dans le canal
le regard de la bien-aimée
s’est éteint un soir de novembre
plus sombre que le cygne noir
un cycliste roulait sans phare
et sur le pont des voix amies
parlent encore au vieux tilleul
mais tu es seul à les entendre
parmi les échos du canal».

Tout ce poème, qui ouvre Hollande : poèmes et peintures, et notamment les quatre derniers vers, révèle une attention particulière à l’humain, ainsi qu’à l’espace et au temps qu’il habite. Pirotte est de fait un paysagiste hors pair, simplement parce qu’il représente des paysages abstraits qu’il nous invite à découvrir par le rêve, en fonction de nos propres aspirations et inspirations. En témoignent ses aquarelles qui, sans être réduites à de simples illustrations des poèmes qu’ils accompagnent, s’agencent comme des partitions musicales :
   
chaque jour un quatrain pas davantage
ainsi parle Eddy du Perron
c’est un fruit qui me vient du crâne
d’une souris la montagne accouche

or chaque fruit poème furtif
conserve longtemps son éclat
sourd le doux secret de son goût
et tu remercies le Seigneur

ainsi chaque jour un quatrain
mûrissait au bord de la lande
et toi si jeune tu allais
vers ta mort et l’année quarante (p. 46).
Nous pouvons ainsi affirmer que Jean-Claude Pirotte excelle dans tous les genres qu’il pratique. Mais, pour lui, écrire et peindre semblent aller de pair, en ce sens qu’il écrit en peignant et qu’il peint en écrivant. Les mots et les couleurs ne sont pas interchangeables, mais ils se complètent pour mener à terme une œuvre essentiellement poétique, c’est-à-dire musicale. Oui, la peinture et la poésie chez Pirotte débouchent, par une sorte de grâce du geste, la profondeur du trait et du caractère, la subtilité de la représentation (visuelle dans les deux cas), sur une forme d’orchestration musicale.
Il s’agit d’une musique à lire, à voir et, bien sûr, à écouter pour vu que nous soyons un tant soit peu affectés par la grandeur de la voix du majuscule Jean-Claude Pirotte.

A.H.
_______________________________ 

 (1) Cf. La Presse littéraire du 1er janvier 2007.
 (2) Raymond Dumay, La Mort du vin, Paris, Stock, 1976, réédition La Table Ronde, coll. «La Petite vermillon», Paris, 2005, préface de Jean-Claude Pirotte, «L’invention du vin», 268 pages.

http://www.santetunisie.rns.tn
Grippe A (H1N1) : Comment vous protéger, vous et les autres
Kairouan capitale de la culture islamique
www.consultation-emploi.tn
Le bonheur… heurs… ou leurres : Déjouer le simulacre…
 : Ce qu'on doit à Camus: Sisyphe heureux!
 : La vie tout simplement…
la une
"La Presse de Tunisie"
6, rue Ali Bach Hamba
1000-Tunis
Tél. (+216) 71 341 066
Fax (+216) 71 349 720
contact@lapresse.tn
Lapresse.tn votre page d'accueil La Presse au démarrage
Lapresse.tn dans vos favoris La Presse aux Favoris