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L’entonnoir des saisons — Notes matinales (Recueil), de Sami Sahli
L'enfer du décor
Ses mots ne crèvent pas l'écran du silence, mais semblent, au contraire, l'entretenir, le soigner, le câliner. Ses livres (« Cent grammes de suicide », poésie) imposent ce respect qu'on éprouve pour l'impalpable d'un sentiment fort, le mutisme d'un beau visage grave, la paix d'un jardin après l'orage. C'est le poète de la célébration secrète:

Sami Sahli, dans  L’entonnoir des saisons, semble donner les indications d’un paysage à travers les quatre saisons que le lecteur doit découvrir, petit pan de mur jaune sur une toile jamais montrée, partie éclairée d’un Tout  caché...Ainsi les poèmes en prose de Sami Sahli sont une invitation prudente à la beauté: on y répond sans peine, avec bonheur. Sami Sahli s’interdit un lyrisme superflu: Il préfère questionner lentement un monde dont personne n’est l’organisateur et avouer, même devant l’image éclairante de la splendeur terrestre, un scepticisme tenace qui donne à ses poèmes, seul refuge rassurant, une impressionnante hauteur d’esprit. «Mes larmes dégoulinaient le long de mon corps. En séchant, elles se sont transformées en écailles, qui m’ont transformé en poisson. Les murs aussitôt, se sont mis à tourbillonner autour de moi, et moi au fond de mon verre, comme un poisson... », écrit enfin Sami Sahli, dans L’entonnoir des saisons, un recueil dans lequel le poète se bat avec les mots qui ne sont pas la propriété des écrivains, mais d’abord celle des choses, des vents bavards, de la pierre, des arbres, de la mer... Si Sami Sahli se les arroge ensuite, c’est avec un cynisme froid et désillusionné sous lequel pointe, comme une revanche sur les limites du poète, un animisme convaincu.
       
Le poète se veut conteur

De ce recueil, on sort avec le sentiment de retrouver un silence nourri de ces poèmes, mais aussi étale et vierge qu’au premier jour de la création. En vérité, le poète Sami Sahli se veut conteur, conteur de charme évoquant des princesses adultères, dessinant des visages abstraits issus de ses propres peintures, s’amusant avec des enfants sur leur balançoire, et avec des chiens dans des places publics et affichant des beautés d’une kyrielle d’amantes... Le croqueur de femmes a aussi un jarret: il parcourt sans halte les espaces et les saisons, et récolte un peu partout sa moisson de mythes et de légendes fleuries. Comptines, complaintes, citations ponctuent ces recueils successifs de notes matinales alertes avant qu’on entre, sous le signe de l’entonnoir des saisons, dans une série de poèmes dont la vie, l’amour, la mort, le rêve, la réalité, l’enfer ! Ce livre est également un album de famille où apparaissent, de dédicaces en poèmes, tous ceux, parents, amis, aimées, qui ont compté et compte dans la vie de Sami  Sahli : son père, sa mère, sa famille, ses êtres aimés ( poètes , écrivains, peintres, acteurs…). Tout cela donne à ce recueil une belle qualité affective, un peu dette sentimentale, un peu dette littéraire, et nous révèle un poète dont la poésie n’aura finalement jamais été une panoplie arrogante, mais plutôt une vieille et chaude veste d’intérieur. Une poésie de velours épais, somme toute, qui n’a pas toujours la finesse distinguée de la soie, mais qui vous trotte  dans la tête, insidieusement, généreusement, comme un petit air de "blues".
   
Une liberté
qui ne souffre
d’aucune limite

L’effacement, l’explosion, voire la transgression  des formes canoniques ont pour effet de créer une multitude d’approches en une mosaïque de procédés. Dès lors ces poèmes constituent une déclaration généralisée des droits du poème à l’irrégularité. Mais il est sans doute plus exact de dire que ces textes ou notes matinales témoignent d’une liberté qui ne souffre d’aucune limite, et même pas celle qui serait tracée par le refus des formes anciennes. Ce que l’on constate surtout dans ces poèmes que le temps semble avoir décantés, c’est une étonnante diversité de ton et de regard et une volonté d’accorder droit de cité aux « objets » au nom d’une mystique de la poésie.
Le poète nous fournit la preuve de l’immense hospitalité de l’espace poétique et de la transfiguration qu’il est possible de faire subir, non seulement à ces transfuges que sont les «mots de la tribu», mais aussi à ces choses triviales qui font notre quotidien le plus élémentaire. La «matière céleste» chère à Pierre-Jean Jouve s’applique alors à tout ce qui fait la saveur du réel, sans que vienne l’idée de sonder le coefficient poétique des petites musiques de chacun de ces «notes matinales».
Tout cela prend l’allure d’une évidence. «La terre est bleue comme une orange», semble alors un truisme d’Eluard. Car il ne fait aucun doute qu’en décalquant l’invisible, comme le préconisait Cocteau, les poètes nous ont tout simplement appris à voir, à reconsidérer notre paysage mental.
Ainsi la plume du poète Sami Sahli n’est rien d’autre qu’une extraordinaire paupière, une formidable téléscopie : une manière de voyance, un immense opéra rétinien, un zoom qui chapardait la merveille dans ce « wonderland» où excellèrent les surréalistes. Mais à l’instar d’Eluard, Sami  Sahli et la peinture, c’est aussi autre chose : une amitié et une passion pour ces «malades» de la gouache, autres poètes de la fixation du temps qui passe.  

Fathi CHARGUI
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L’entonnoir des saisons — Notes matinales, de Sami Sahli, 98 pages, Gallimard/L’arpenteur, avril 2009

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