«On ne peut pas enseigner le «mort» et traiter le «vivant». N’est-ce pas évident ? Comme on dirait, «la terre est ronde et elle gravite autour du soleil»? Eh bien, ça n’a pas été facile pour le Pr Hamza Essaddam, professeur en orthopédie à la faculté de Médecine de Tunis et chef de service de la même spécialité à l’hôpital Aziza-Othmana (actuellement à l’hôpital la Rabta) de Tunis, de convaincre le monde médical occidental de cette vérité-là. Ce dernier continue d’ailleurs de construire ses connaissances sur la base de l’étude des os des morts et d’utiliser celles-ci pour traiter les os des vivants.
Et comme la révolution copernicienne puis galiléenne, celle prônée par le Pr Essaddam, paraît aujourd’hui évidente, malgré l’entêtement de certains qui, par rigidité mentale, qui, pour des intérêts économiques, continuent de croire au contraire.
Avec un calme de mystique, un discours rationnel et une patience et une endurance de militant, notre scientifique-chercheur-praticien-enseignant s’est employé, preuves à l’appui, à construire sa nouvelle approche qui a totalement changé l’étude de l’appareil locomoteur, son fonctionnement et ses dysfonctionnements:
Résultat, une nouvelle classification des os, appelée désormais «Classification de Carthage». C’est ce travail-là qui a reçu tout récemment le Prix du Président de la République des Sociétés de médecine du Maghreb pour 2007 (*). Car, en clamant haut et fort que l’on ne doit pas oublier que «dans nos os il y a du sang» et que cette vascularisation est décisive pour le devenir de l’os aussi bien en embryologie qu’en orthopédie et traumatologie, le Pr Essaddam a ainsi révolutionné l’approche thérapeutique, ajoutant un nouveau titre de noblesse à l’école médicale tunisienne après avoir participé d’une manière décisive à la mise, au point dans les années 90, du «Protocole de Tunis» de diagnostic et de traitement de l’ostéomyélite (inflammation produisant du pus dans un os, due à l’action pathogène d’un germe, le staphylocoque doré) aujourd’hui mondialement reconnu et enseigné. C’est d’ailleurs cette avancée de taille qui a été à l’origine de la naissance de la «Classification de Carthage».
Du «Protocole de Tunis»,
à la «Classification
de Carthage»
«Dans les années 90, il n’y avait pas de solution pour résoudre le problème du passage à la chronicité de cette affection-là», nous explique le Pr Essaddam. Et d’ajouter : le Pr Maurice Bergoin avait déclaré en 1995 dans son discours inaugural du congrès du GEOP (Groupe d’étude d’orthopédie pédiatrique) qui regroupe des sociétés francophones et anglophones : «Dans les années 60, j’avais rédigé dans le «Marseillais chirurgical», l’ostéomyélite, un problème non encore résolu. Ce titre reste d’actualité». Mais l’orateur avait ajouté, nous précise notre interlocuteur : «C’est avec beaucoup d’antériorité que les Tunisiens ont compris l’usage de l’échographie comme moyen simple de diagnostic».
Explications du Pr Essadam : «Par l’échographie, on protège l’extension du décollement du périoste (membrane blanchâtre qui recouvre l’os sauf au niveau de la surface articulaire) et donc de la vascularisation de l’os».
Cette avancée de taille dans le traitement de l’ostéomyélite, annoncée en 1987, a enfin pu être reconnue par la communauté scientifique et médicale mondiale, pour intégrer le contenu de la célèbre Encyclopédie médico-chirurgicale (EMC) en 1998 sous le nom de «Protocole de Tunis».
Aujourd’hui, ce protocole est enseigné dans le monde, permettant ainsi à l’école médicale tunisienne de renaître d’une manière claire et sans équivoque.
Les méthodes
diagnostiques, pronostiques
et thérapeutiques changent
C’est en partant d’un simple syllogisme que le Pr Essaddam a poursuivi sur sa lancée : «Et si le problème de la fracture n’était pas identique?». Commence alors un travail de réflexion et d’observations fines et soutenues. D’abord pour les différences qui existent entre les consolidations des fractures selon leur traitement. «Nous avons constaté, empiriquement, que la fracture spiroïde se consolide plus rapidement que la fracture transversale», nous dit le spécialiste. «Et on l’expliquait, avant, par la différence de longueur du traitement de la fracture. Nous avons démontré que cela ne dépendait pas du tout du traitement mais plutôt de la vascularisation de l’os fracturé». Du coup, les méthodes diagnostiques, pronostiques et thérapeutiques vont changer.
L’ancienne classification, os court, os long et os plat, devient donc obsolète pour céder la place à la désormais fameuse classification de Carthage : «Os avec cartilage - os sans cartilage» (le cartilage : tissu compact et lisse se retrouvant à la surface articulaire) qui vient d’être primée et qui est enseignée malgré tout depuis huit ans à Paris. Car, comme nous le souligne notre chercheur, certains continuent de refuser d’accepter cette nouvelle conception basée sur le vivant et confirmée par l’observation aussi bien chez les animaux (il suffit de s’adresser à un boucher) que sur les humains au cours des opérations. «En nous contredisant, nous répondons ‘‘en Tunisie, dans nos os il y a du sang’’». Et de poursuivre : «Le Pr André Nahum, deuxième grand radiologue en France, nous dira : votre approche vasculaire des os est originale et va nous permettre de voir sous un jour nouveau toute l’orthopédie».
Une nouvelle conception
de l’appareil locomoteur
Donc et à partir de cette étape, d’autres vérités vont venir enrichir cette approche.
«D’abord découvrir que les os se forment à partir du cartilage, grâce à la vascularisation, mais que pour que le cartilage reste comme tel, il doit s’opposer à l’avancée des vaisseaux sanguins. Si le cartilage reçoit un vaisseau, il devient automatiquement un os», nous apprend le spécialiste. Ainsi le squelette du vivant est tout à fait différent de celui du mort car contenant ces deux paramètres, le vaisseau et le cartilage, nous explique notre interlocuteur en rappelant que ce sont ces vérités-là qui ont fondé la «classification de Carthage».
Ces vérités vont également conduire au fait que c’est le cartilage qui permet le mouvement. «Sans cartilage, pas de mouvement», insiste le spécialiste. Et de poursuivre: «Nous avons démontré, enfin, que la locomotion n’est pas le fait des os et des muscles seulement mais aussi et en premier lieu c’est dû à l’effet de la peau».
Celle-ci, explique le sépcialiste, agit avec trois temps nécessaires au mouvement : «Elle rigidifie les os par la vitamine D, elle permet la mobilité articulaire par son élasticité et elle règle l’équilibre des muscles nécessaires aux mouvements. Et sans le mouvement, la peau meurt par les escarres».
D’où la nécessité de reconsidérer l’appareil locomoteur non plus comme un assemblage d’os et de muscles mais de faire une relecture globale qui inclut toutes les structures qui composent un membre, nous fait noter le Pr Essaddam. Et d’enchaîner par les observations suite aux opérations de chirurgie plastique et réparatrice afin de recouvrir certaines grandes plaies ou brûlures. La peau ainsi placée ne servira qu’à protéger un tant soit peu les parties ayant perdu de la substance mais ne favorisera en aucun cas le mouvement.
Terminons pour conclure, en citant le Pr Maurice Trevoux, professeur des universités (France), qui, à propos de l’ouvrage primé, a dit : «C’est un ouvrage d’une architecture rigoureuse, remettant dans le cadre de la vie des éléments jusqu’alors enseignés d’une façon éparse (…) c’est un ouvrage essentiellement biologique dans le sens étymologique du terme, c’est-à-dire faisant l’étude fondamentale de l’homme dans son ensemble, dans sa raison d’être. C’est le langage de la vie. Ce n’est pas seulement un ouvrage, c’est un hymne. C’est un hymne à la vie».
Foued ALLANI
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(*) Nouvelle approche dans l’étude de l’appareil locomoteur et conséquences thérapeutiques-Hamza Essaddam, préface de Maurice Trevoux, Tunis, Centre de publication universitaire 2007 — photo et schéma — 336 p. Prix : 40 dinars.