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La musique de nos régions
Mourad Sakli(*) : «Dépasser le cadre de la collecte et de la conservation»
1. Les musiques régionales, qu’elles soient citadines ou rurales, confrériques ou à caractère uniquement profane, vocales ou instrumentales, exprimées à travers une multitude de styles, de genres et de formes, traduisent la richesse du patrimoine musical tunisien.

 La conservation et la revitalisation de ces musiques est une question de première importance. En effet, les éléments  — et micro-éléments — musicaux qui les composent comme les rythmes, les intervalles, les cheminements mélodiques, les timbres,… etc., constituent l’essence-même de l’intonation musicale tunisienne (ou encore accent musical tunisien). C’est cette intonation qui incarne l’identité musicale tunisienne. Le recours à ces éléments et micro-éléments, dont les combinaisons possibles sont en nombre infini, constitue, par conséquent, un gage de pérennité de notre identité musicale.
Il est évident que ces musiques doivent rester continuellement présentes dans l’univers sonore pour faire partie intégrante du bagage musical des jeunes musiciens, lesquels pourront alors naturellement s’en inspirer en en récupérant les éléments — ou micro-éléments — constitutifs. Mais cette présence devient problématique dans le contexte socio-historique actuel. D’abord, ces  musiques ne se renouvellent presque plus, en raison d’une rupture évidente au niveau de la chaîne de transmission orale entre générations, suite aux mouvements d’exode rural vers les villes depuis les années 1960. Ensuite, le contexte social propice à la pérennité de ces musiques et à leur renouvellement, voire à leur transformation naturelle, tend à disparaître de par les mutations profondes de la société tunisienne et la modernisation de la vie sociale en général. Enfin, on ne peut pas occulter  les phénomènes d’hégémonie culturelle, notamment en matière de musique, et leur incidence directe sur l’occupation de l’espace sonore, d’abord depuis plusieurs décennies, avec la domination des expressions musicales apparentées ou inspirées du langage musical égyptien et, à un degré moindre, occidental de variétés et ensuite aujourd’hui avec les effets de la globalisation.
Le patrimoine musical, à travers ses multiples facettes régionales, étant décisif quant à la pérennité de l’intonation musicale tunisienne et par conséquent de l’identité musicale tunisienne, des stratégies claires doivent être mises en place afin d’assurer sa préservation et sa revitalisation. Ces stratégies doivent permettre de dépasser le cadre de la collecte et de la conservation pour plus de présence du patrimoine musical — et immatériel en général — dans l’environnement immédiat du Tunisien dès son jeune âge. Le système éducatif et les médias tunisiens, notamment, devraient y veiller.
A défaut de voir notre système éducatif et nos médias se tourner sérieusement vers les composantes de notre patrimoine musical, un travail sérieux de collectage et de conservation a été entrepris depuis plusieurs années au niveau du Centre des musiques arabes et méditerranéennes, faisant de notre pays un précurseur et modèle à suivre dans ce domaine. Un vaste réseau de festivals spécialisés assure aussi indirectement la survivance du patrimoine musical dans les régions, outre des spectacles de grande portée médiatique qui constituent toujours une bouffée d’oxygène supplémentaire pour ces expressions musicales (1).
2. L’analyse musicale approfondie tend à démontrer de plus en plus le caractère complexe d’une multitude de musiques patrimoniales régionales, aussi bien au niveau des mélodies qu’au niveau de leur interprétation. Parmi les exemples innombrables, on peut citer la véritable polyrythmie (présente entre autres dans l’interprétation du répertoire confrérique des Awamriyya), la période rythmique «interminable» (comme dans certaines pièces du répertoire de danse de Tabbâl Kerkana) ou encore l’hétérophonie reposant sur l’improvisation instantanée. D’ailleurs, la différenciation musique savante-musique non savante n’est plus vraiment d’actualité. Toute musique porte des caractères savants et d’autres qui le sont moins; la véritable distinction, d’ordre culturel, devant être faite au niveau des univers esthétiques et expressifs.
3. Bien que cette musique commerciale soit très souvent superficielle et limitée techniquement aussi bien au niveau de la composition qu’au niveau de l’interprétation, ne faisant appel qu’à un nombre très réduit d’éléments constitutifs des musiques patrimoniales, ce courant permet à quelques rythmes et modes tunisiens d’être toujours présents dans l’univers sonore. Ceci peut être considéré comme positif dans le contexte actuel malgré une absence quasi totale des dimensions purement artistiques ou esthétiques.
M.S.

(*) Compositeur
et musicologue
______________
1) Pour plus de détails sur toute cette question, voir: Sakli (Mourad) : La musique tunisienne et les défis du nouveau siècle, Tunis, Académie des Arts, des Sciences et des Lettres Beyt al-Hikma, 2008, 89p. (En langue arabe).

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