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Par-delà la condamnation à mort

Par Soufiane BEN FARHAT

Encore une fois, une fausse victoire en Irak est utilisée par l’establishment américain comme un miroir aux alouettes destiné à berner l’opinion interne.

Ainsi en est-il de la condamnation de l’ex-président irakien Saddam Hussein à la peine capitale par pendaison. Etrangement, le jugement a été prononcé dimanche à quarante-huit heures des élections américaines de mi-mandat de ce 7 novembre. Des élections qui focalisent l’intérêt un peu partout dans le monde dans la mesure où le camp du Président américain G. W. Bush y est mal parti, eu égard précisément aux résultats catastrophiques de sa politique en Irak.

Comme on se l’imagine, la Maison-Blanche s’est empressée de se féliciter de cette condamnation en ce jour qualifié d’"historique pour le peuple irakien". Mieux encore, à en croire Tony Snow, porte-parole de la présidence américaine, cette condamnation est la "preuve absolue qu’il y a un système judiciaire indépendant en Irak". De son côté, le Président Bush s’est naturellement félicité de cette "victoire démocratique".

Reste à savoir si cette condamnation étroitement liée à des manœuvres électoralistes sera décisive pour l’issue des élections de mi-mandat. Tout porte à croire qu’il n’en est rien au bout du compte, quels que soient les résultats immédiats. Elections de mi-mandat ou pas, le ver est déjà dans le fruit.

Et si la cote de popularité du Président Bush est, de l’avis unanime, au plus bas au même titre que la désapprobation de la poursuite de la guerre en Irak, cela s’explique par une désillusion en bonne et due forme de l’opinion américaine. Laquelle désillusion est alimentée par la conjonction de faits tragiques: l’inouïe recrudescence des violences en Irak en proie à une guerre civile larvée et à la veille d’une partition aux effets désastreux pour toute la région, conjuguée à l’augmentation vertigineuse des pertes humaines dans le corps expéditionnaire américain. Le mois dernier, ces pertes ont frôlé, à trois ou quatre morts près, le record historique en la matière. Et ce moi-ci a débuté d’une manière on ne peut plus sanglante pour l’armée US en Irak. Dès lors, c’est bien le doute et la désapprobation généralisée de la présence américaine en Irak qui, à juste titre, prévalent dans l’opinion.

Internationalement, l’écho de cette condamnation est logé à la même dubitative ou désapprobatrice enseigne. Hormis la Grande-Bretagne, dont la réputation suiviste du grand frère américain n’est plus à démontrer, et qui a contraint le Premier ministre Tony Blair à annoncer son départ prématuré du pouvoir en 2007, la majeure partie des pays ont adopté une attitude pour le moins circonspecte.

Et pour cause: régulièrement, les Américains annoncent la sécurisation définitive de l’Irak à la faveur de quelque événement largement couvert par les médias et triomphalement commenté par les dirigeants politiques. Tel a été le cas à l’occasion de la prise de Bagdad, en avril 2003, de l’annonce, quelques mois après par le Président Bush à bord d’un porte-avions, de la fin des opérations majeures en Irak, de la formation d’une autorité intérimaire irakienne, de l’adoption d’une Constitution irakienne, de la formation d’un gouvernement ou de la mort de Zarkaoui.

Chaque fois, le point de non-retour dans le triomphe éclatant de la "démocratie irakienne naissante" sous l’égide américaine est annoncé avec fracas. Et chaque fois il n’en est rien, la spirale des violences et de l’anarchie généralisées reprenant de plus belle.

Dès lors, la circonspection et le doute, sinon l’hostilité tacite, sont permis et légitimes. Cela est d’autant plus de mise que l’exemple de l’Irak est érigé par les Américains en modèle à suivre pour tout l’arc de cercle moyen-oriental s’étendant des confins de l’Atlas au Maroc aux embouchures du Golfe en mer d’Oman.

En fait, tout "modèle" est fatalement scruté à la loupe, a fortiori par ceux des centaines de millions d’Arabes auxquels on assigne de se conformer. Or, quels messages forts hormis ceux du refus et de la répulsion épidermique administrent les plus de 650.000 irakiens tués depuis l’invasion américaine, les attentats interconfessionnels sanglants et la menace de partition en au moins trois entités ethniques d’un pays qui avant la guerre jouissait de la sécurité et dont la laïcité était justement exemplaire?

Quant au triomphe d’un système judiciaire irakien performant concrétisé par la condamnation à mort de l’ex-président irakien, laissons parler les organisations appropriées, lesquelles ne peuvent guère être accusées de sympathie ou de connivence avec le défunt régime baathiste qui les a farouchement combattues.

Ainsi Amnesty International, tout en déplorant la peine de mort, a-t-elle qualifié le procès de Saddam Hussein d’"affaire glauque, marquée par de graves failles qui remettent en question la capacité du tribunal, tel qu’il est établi actuellement, à administrer une justice juste, en conformité avec les normes internationales".

De son côté, l’organisation américaine Human Rights Watch a estimé que ce procès "était une occasion ratée de donner un sens à la règle de droit et de rendre véritablement justice aux victimes, ayant échoué à établir réellement les faits avec des preuves indiscutables".

En définitive, le sort de l’occupation américaine de l’Irak se joue dans les faits et les consciences qui s’y greffent et nullement dans les discours biaisés et en trompe-l’œil des politiciens, militaires et autres techniciens en légitimation.

Une preuve éclatante en a été donnée par le soldat Augustin Aguayo qui, selon ses propres dires, attiré par les primes, s’était engagé dans l’armée américaine en 2002. S’étant retrouvé en Irak, il a été brutalement confronté à une horreur qu’il ne soupçonnait guère. Comme le dit sa femme Hilga "cela doit vous paraître incroyable. Mais, comme la plupart des Américains, nous ne lisions pas les journaux! C’est terrible, cette indifférence à l’égard des guerres que mène notre armée" (V. Le Monde du 31 octobre p 22).

Augustin Aguayo témoigne de l’indescriptible inhumanité dans laquelle le plonge la guerre en Irak: "J’ai vu des hommes revenir avec des membres en moins et des plaies innombrables, physiques et morales. J’ai vu mes camarades revenir avec l’intention de se suicider, de boire à mort ou de se perdre dans la drogueJ’ai été témoin de notre façon de déshumaniser le peuple irakien et d’exterminer des innocents. Quel non-sens ! Ma conviction de l’absurdité et de la nocivité de toutes les guerres n’a fait que se renforcer".

A l’instar de 40.000 autres soldats américains déclarés déserteurs par le Pentagone, il déserte l’armée avant de se rendre le 26 septembre 2006. Le 3 octobre, il est débarqué menotté à l’aéroport de Frankfort pour être emprisonné sur la base militaire américaine de Mannheim.

S.B.F.
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