Plaidoyer pour une véritable critique d’art fondant un réel marché de l’art : L’analyse des dérives du curating et de la gestion des expositions
Entre inflation du discours évènementiel, curating réduit à l’accumulation de références et absence de véritable évaluation critique, la scène des arts plastiques peine encore à construire les conditions d’un marché de l’art solide et durable. Il est temps de plaider pour une critique d’art exigeante, seule à même de relier qualité esthétique, réflexion théorique, responsabilité citoyenne et valeur économique des œuvres.
Dans le champ des arts plastiques contemporains, un fossé inquiétant se creuse entre l’inflation du discours événementiel et la réalité conceptuelle du terrain. D’un côté, une prolifération de manifestations culturelles saturées d’hyperboles sentimentales, où l’on célèbre le « dialogue des cultures », la « magie des rencontres » et la « création de souvenirs » ; de l’autre, un vide théorique persistant, une absence de ligne curatoriale lisible et une indigence quant au choix de la qualité plastique des œuvres sélectionnées et accédant aux cimaises.
Ce simulacre d’activité ne nuit pas seulement à la réflexion : il asphyxie la constitution d’un marché de l’art authentique. Un marché de l’art pérenne ne repose pas sur de la figuration mondaine, mais sur la confiance, la valeur esthétique éprouvée et la traçabilité théorique des démarches artistiques valorisées par la critique, à la trace et aux différentes attitudes artistiques dignes des têtes bien faites des véritables artistes, connectés organiquement à la chose publique du quotidien qui intègre ces artistes au cercle des penseurs critiques ou, plus précisément, des intellectuels de la société.
La responsabilité citoyenne : Le droit du public à une médiation éclairée
L’interpellation critique, récemment adressée par une artiste tunisienne à une institution artistique tunisienne aussi, pose une question éminemment citoyenne :
« Vu que je ne connais pas la plupart de ces noms, peut-on avoir une idée sur les projets de commissariat menés par ces noms et sur quelles thématiques ils ont travaillé ? Poster des photos avec des noms sans aucune information, c’est trop peu ».
Cette interrogation dépasse le simple détail d’affichage. Dans une perspective citoyenne, l’espace d’exposition est un bien public et un vecteur d’émancipation. L’institution a un devoir de redevabilité au moins pédagogique, envers le public. Exhiber des visages et pratiquer le name-dropping sans explicitation théorique s’apparente à une auto-célébration de caste idéologique.
Le public n’est pas un figurant destiné à valider des rassemblements mondains ; il est en droit d’exiger des clefs de lecture, des fiches thématiques et des arguments qui décortiquent la démarche des artistes, pour éclairer le regardeur sur l’approche poïétique de l’artiste et sur ses compétences de véritable « penseur » susceptible d’influencer les rouages culturels de sa société et ses structures économiques et politiques .Sans cette transparence, aucune culture d’expertise ne peut s’ancrer dans la Cité, et aucun public ne peut se transformer en un ensemble de lecteurs et d’acquéreurs-collectionneurs avertis à même de participer à l’évolution de sa société.
La rigueur universitaire : la faillite du positivisme quantitatif
Face à cette demande légitime de substantifique moelle conscientisante, la réponse apportée par l’organisation révèle un glissement conceptuel majeur, affligé de tentative manipulatrice évidente : Le recours au chiffre : « Nous avons aussi comptabilisé le nombre d’expositions sur lesquelles ils ont travaillé et privilégié une « expérience qui dure dans le temps ». La légitimation par la cooptation : « Nous avons fait une enquête auprès des institutions artistiques de renommée […] et récolté des informations sur les curators de confiance ».
Du point de vue de la méthodologie universitaire et de la théorie critique, cette argumentation souffre d’un biais positiviste flagrant. L’accumulation quantitative ne fait pas la valeur qualitative. Cumuler les accrochages ou se prévaloir de la « confiance » d’institutions partenaires ne garantit en rien la pertinence d’un projet d’art plastique.
Le rôle d’un commissaire d’exposition (curator) ne se réduit pas à une fonction de régisseur. Il s’agit d’un travail d’articulation conceptuelle, de problématisation historique du quotidien et de mise en espace de la pensée et du faire artistique corrélatifs. Remplacer la démonstration théorique par le décompte administratif, constitue une abdication pure et simple de la recherche académique au profit du marketing culturel.
Du marasme évènementiel à la valeur marchande : pourquoi le marché exige-t-il la critique?
L’absence d’exigence théorique produit un effet dévastateur sur l’écosystème de l’art : l’absence de cotation réelle. Un marché spéculatif ou de complaisance peut vivre un temps du copinage et des vernissages en fanfare, mais un véritable marché de l’art, structuré, crédible et capable de rayonner à l’international a impérativement besoin de la critique d’art comme instance de validation, prenant pour corpus d’analyse les acquisitions mêmes de l’Etat : La valeur esthétique fonde la valeur économique : Une œuvre n’a de valeur marchande pérenne que si elle est adossée à une démarche théorique solide, étayée par des écrits, des catalogues problématisés et des analyses curatoriales rigoureuses. Le rôle régulateur de la critique : Sans critique exigeante, le marché devient opaque et arbitraire.
La critique prémunit l’acheteur contre la médiocrité et garantit au collectionneur que l’œuvre acquise s’inscrit dans une histoire des formes et des idées organiquement représentatives du vécu ou du vivre-ensemble de l’ensemble des citoyens d’une société donnée.
Le piège de l’auto-satisfaction : En substituant la célébration festive à l’évaluation esthétique, les organisateurs condamnent les artistes locaux à une économie de subsistance, dépendante de subventions ou d’achats institutionnels d’occasion, loin des véritables circuits de collection.
Pour un réarmement critique et économique de la scène plastique
Une manifestation artistique ne saurait puiser sa légitimité dans la seule convivialité de ses soirées ou dans la beauté de ses albums photos post-événementiels. L’art ne grandit pas dans le confort du simple rassemblement social ; il s’accomplit lorsqu’il bouscule les certitudes, interroge le réel et s’adosse à une pensée critique rigoureusement structurée.
Pour fonder un véritable marché de l’art et redonner à la création plastique toute sa dignité, il est urgent d’opérer une jonction ferme entre l’exigence académique (la rigueur des concepts nommant le vécu au quotidien), l’engagement citoyen (l’accessibilité du savoir savant) et la responsabilité économique (la structuration-confirmation de la valeur intrinsèque de l’œuvre approchée: nous n’avons jamais réceptionné la lecture d’une œuvre, parmi l’ensemble des œuvres accrochées).
Il est temps d’exiger des commissaires et des institutions non plus des bilans comptables ou des réseaux d’affinités, mais des engagements intellectuels clairs, seuls garants de la pérennité de notre patrimoine artistique gauchement emmagasiné par les organismes responsables des arts plastiques au sein du ministère des Affaires culturelles. Depuis plusieurs décennies, on revendique une structuration scientifique du secteur des arts. Notre cri n’a connu aucun écho.
Il est temps que l’on pense à enraciner l’œuvre de nos artistes et, par conséquent, de notre société, à l’histoire universelle de l’art, pour porter très haut, les oripeaux du pays.



