Entre Carthage et l’Ugtt: Peut-on éviter la guerre d’usure ?
Cela fait plusieurs mois que les canaux de communication entre Carthage et la Centrale syndicale ont été coupés. A l’exception d’un appel téléphonique formel entre le Chef de l’Etat, Kaïs Saïed, et le secrétaire général de l’Union générale tunisienne du travail (Ugtt), le froid s’est installé depuis plusieurs mois entre les deux hommes. Mais ces derniers jours, on estime que la rupture serait consommée.
Entre le Président de la République et le premier responsable de l’Ugtt, rien ne va plus. Si ce dernier insiste sur le fait qu’aucun différend personnel ne l’oppose au locataire de Carthage, pour Kaïs Saïed il semble que la confrontation avec l’Ugtt et son secrétaire général est inévitable. Et pour cause, une divergence des points de vue sur plusieurs plans politiques, économiques et sociaux, à commencer certainement par le calendrier électoral annoncé par le Chef de l’Etat, arrivant aux réformes économiques que compte opérer le gouvernement Najla Bouden avec l’aval du Président de la République.
Dernièrement, Noureddine Taboubi n’a fait que jeter de l’huile sur le feu, en déclarant qu’il est, ainsi que l’Ugtt, prêt à la confrontation et la guerre d’usure. Des déclarations interprétées comme incendiaires, d’autant plus que la situation actuelle en Tunisie nécessite plutôt la désescalade.
En effet, le secrétaire général de l’Ugtt, Noureddine Taboubi, a déclaré lors d’un discours prononcé à l’occasion des travaux d’une conférence que la centrale syndicale «se tient prêt à la confrontation si le gouvernement choisit cette voie», et que l’Ugtt ne «trahira pas la patrie et les travailleurs».
Expliquant ces propos par le passage en force que tenterait le gouvernement Bouden pour imposer certains choix impopulaires, notamment en ce qui concerne la maîtrise de la masse salariale, Taboubi s’est dit «prêt à toute guerre d’usure».
Des déclarations qui n’ont pas, visiblement, plu au Président de la République, sa réponse n’a pas tardé. Jeudi dernier, à l’issue d’un Conseil ministériel consacré à l’adoption du projet de loi de finances pour l’exercice 2022, Kaïs Saïed n’a pas omis de répondre à sa manière à Noureddine Taboubi.
«Nous voulons la grandeur et le bonheur de notre pays et nous mourons en héros, et il ne s’agit en aucun cas d’une confrontation ou d’un écrasement des os», a-t-il répliqué en Conseil des ministres.
Les origines de la crise
Depuis le 25 juillet dernier, date de l’annonce des dispositions exceptionnelles, le torchon brûle entre Kaïs Saïed et Noureddine Taboubi. Au fait, le Président de la République fustige l’implication politique du premier responsable de la centrale syndicale et ne tolère plus ses apparitions médiatiques de provocation. D’ailleurs, la divergence de points de vue concernant l’organisation d’une consultation nationale en faisant usage des technologies marquaient les premières sources de tension entre les deux parties. Ensuite, ce sont les déclarations du secrétaire-général de l’Ugtt qui ont enfoncé le clou, notamment en ce qui concerne la réforme de la situation sociale en Tunisie.
Effectivement, il faut dire que les choix politiques délicats d’ordre social que compte mettre en œuvre le gouvernement avec la bénédiction de Kaïs Saïed sont également au cœur de cette tension entre l’Ugtt et Carthage.
Selon certaines indiscrétions, Najla Bouden est sur le point d’annoncer des mesures sociales douloureuses allant jusqu’à la réduction des salaires dans la fonction publique. D’ailleurs, ces informations ont été confirmées par Taboubi lui-même qui affirmait avoir reçu un premier draft dans ce sens. Une telle proposition catégoriquement rejetée par la Centrale syndicale même avant son officialisation.
La question des négociations en parallèle que mène actuellement l’organisation nationale est aussi source de conflit.
«Le secrétaire général de la centrale syndicale, Noureddine Taboubi, et les membres de son bureau exécutif, mènent des concertations et rencontres marathons avec les différentes forces vives ayant foi en l’Etat civil, démocratique et social, et ce, dans le cadre de ce qui est appelé l’initiative de la 3e voie, pour sauver le pays», affirmait récemment le secrétaire général adjoint de l’Ugtt, Samir Cheffi.
Rappelons-le, Taboubi avait annoncé auparavant le lancement de l’initiative syndicale d’«une troisième voie», autre que les deux voies existantes actuellement, celle du retour à l’avant-25 juillet, ou l’autre préconisée par le Chef de l’Etat, consistant notamment en une consultation électronique et à un nouveau mode électoral. Une 3e voie en référence à un choix alternatif misant sur l’unité nationale et le dialogue, rapidement rejetée par le Président de la République Kaïs Saïed. «Qu’ils créent autant de voies qu’ils veulent», avait-il lancé, mettant fin ainsi à l’initiative de l’Ugtt. En tout cas, la situation actuelle est telle que le Président de la République voudrait limiter le champ d’exercice politique du premier responsable de l’Ugtt, ce dernier qui voulait, au début, éviter toute confrontation avec le Chef de l’Etat mais qui a fini par opter pour l’escalade.
Au second plan de cette confrontation, le gouvernement s’il veut appliquer ses choix politiques à caractère social devra assurer un climat social propice loin de toute tension politique.



