JTC – compétition officielle : « Plume » ou quand le corps palestinien se libère
Le mouvement prime sur la parole, le corps devient outil de résistance, espace de lutte et territoire de liberté.
La Presse — Présentée dans le cadre de la compétition officielle de la 26e édition des Journées théâtrales de Carthage à la salle Quatrième Art, la pièce «Plume» de la compagnie palestinienne Shaden de danse contemporaine a offert au public tunisien une expérience scénique d’une intensité rare. Dans ce spectacle où le mouvement prime sur la parole, le corps devient outil de résistance, espace de lutte et territoire de liberté.
Dès les premières minutes, «Plume» impose une vision : celle d’un corps chargé de mémoires, de contraintes et de possibles. Le corps palestinien, ici, n’est pas seulement un corps souffrant ; il est un corps pensant, questionnant, revendiquant. La mise en scène de Shaden Abou Al-Assal, également chorégraphe du spectacle, réussit à transformer la scène en un champ énergétique où se déploient tensions, contradictions et élans de liberté.
La pièce aborde frontalement la question du pouvoir : comment celui-ci façonne-t-il l’individu ? Comment s’immisce-t-il dans la psyché, dans les gestes, dans les rêves ? À travers une dramaturgie subtile, signée Hazem Kamaleddine, les interprètes explorent la relation ambivalente entre soumission et révolte, appartenance et désir d’émancipation.
Le personnage central est une figure autoritaire féminine, incarnée avec une puissance remarquable par Macha Semaan. Vêtue d’un costume bleu, couleur omniprésente dans le spectacle, elle impose par sa gestuelle, sa présence vocale et ses déplacements une domination presque totalitaire. Ce bleu — symbole de rigueur, mais aussi de masculinité dans l’imaginaire populaire — questionne le public : cette femme n’incarne-t-elle pas, à son tour, une forme de pouvoir patriarcal, répliqué et intériorisé ?
Face à elle, les trois autres interprètes — Haya Khourieh, Anan Abou Jaber et Ishtar Maallem — oscillent entre résistance et capitulation. Leurs corps tentent de s’échapper, se débattent, rient, chutent, dansent. Le rire occupe d’ailleurs une place particulière dans la construction scénique : il surgit comme une arme, comme un refus de se laisser écraser, comme une manière de sublimer l’absurdité du pouvoir.
Shaden Abou Al-Assal, par sa vision chorégraphique, explore les dualités humaines : la joie et la douleur, l’attachement et le besoin de rupture. Sa propre présence sur scène inscrit cette dualité dans un langage corporel complexe où chaque geste semble issu d’une lutte intérieure.
La danseuse Haya Khourieh se distingue particulièrement par son interprétation d’un corps entravé, cherchant désespérément la liberté à travers le mouvement. Sa performance, expressive et lumineuse, apporte au spectacle une dimension émotionnelle poignante.
Anan Abou Jaber, avec une physicalité impressionnante, offre des séquences d’une grande intensité, tandis que Ishtar Maallem, artiste palestinienne établie en France et formée aux arts du cirque, apparaît telle un oiseau noir, figure de liberté totale. Sa présence aérienne et son langage corporel singulier élargissent l’horizon poétique de la pièce.
La scénographie, conçue par Shaden Abou Al-Assal et Hazem Kamaleddine, s’appuie sur deux éléments principaux: un décor minimaliste et un jeu de lumière puissant. L’objet central — une chaise très haute évoquant les miradors d’occupation — s’impose comme symbole d’un pouvoir distant mais omniprésent.
La lumière, majoritairement bleue, renforce la sensation de contrôle et d’oppression, tout en faisant écho au costume de la figure autoritaire. Elle rappelle aussi, par moments, l’espace virtuel, ce «ciel numérique» où s’exerce une autre forme de surveillance.
La musique composée par Saïd Mourad, intégrée de manière organique au jeu des interprètes, enveloppe la scène d’une tension continue. Elle guide l’écoute du spectateur, accentue les ruptures et donne au mouvement une profondeur supplémentaire.
Avec «Plume», la compagnie Shaden offre un spectacle viscéral, d’une grande maîtrise, où le corps devient texte, manifeste et cri. En replaçant le corps palestinien au centre du discours artistique, la pièce interroge nos propres rapports au pouvoir, à la liberté et à la résistance.