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Culture

My Father’s Scent  de Maahamed Siam: La nuit des pères, la nuit des fils

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  • 17 décembre 19:15
  • 4 min de lecture
My Father’s Scent  de Maahamed Siam: La nuit des pères, la nuit des fils

Il y a des films qui avancent à pas feutrés comme s’ils avaient peur de réveiller les fantômes qu’ils convoquent.

La Presse — My Father’s Scent, premier long métrage de fiction du réalisateur égyptien Mahamed Siam, est de ceux-là. Un film nocturne, presque étouffé, qui se déroule dans l’ombre d’une maison d’Alexandrie et dans les replis d’une relation père-fils, rongée par les non-dits, la brutalité des mots et l’impossibilité d’aimer autrement que maladroitement.

Après six mois passés dans le coma, Omar, le père, rentre chez lui comme on revient d’un voyage sans récit. La maladie est là, massive, mais traitée avec une étrange nonchalance, comme si le réveil d’un corps frôlant la mort n’était qu’un détail de plus dans une existence déjà usée. Ce retour, presque banal dans sa mise en scène, agit pourtant comme une déflagration intime. Car cette nuit sera la première véritable rencontre entre un père et son fils cadet, Farouk… et la dernière. Une nuit durant laquelle toute la tendresse sera distillée dans un flacon d’eau de Cologne.
Mohamed Siam construit son film comme un huis clos tendu, aux allures de drame théâtral. La caméra a du mal à bouger, observe, encadre, enferme. Elle épouse les murs de la vieille maison, ses couloirs étroits, ses pièces chargées de souvenirs et de rancœurs. L’espace devient mental, affectif, presque carcéral. La mise en scène privilégie la retenue, la précision, refusant tout effet spectaculaire. Ici, la violence n’explose pas : elle suinte.

La lumière est l’un des personnages centraux du film. Une lumière noyée, embrumée, filtrée par la pluie qui tombe sans relâche sur Alexandrie. L’image semble souvent flotter dans un état d’indécision visuelle, comme si le regard de Farouk lui-même était brouillé, tantôt par les larmes, tantôt par la fatigue, la drogue, tantôt par l’impossibilité de voir son père autrement que comme une figure écrasante. Les reflets de la ville sur le pare-brise, la diffraction des lumières nocturnes dans les gouttes de pluie, composent un paysage intérieur où tout paraît flou, incertain, douloureux. Une esthétique de l’effacement, de la suffocation, qui traduit le besoin de purification autant que l’impossibilité de laver le passé. Le jeu des acteurs est d’une justesse remarquable. Kamel El Basha campe un père rude, cruel parfois, prisonnier d’un patriarcat qu’il incarne autant qu’il en est victime. Sa méchanceté est frontale, brutale, mais jamais gratuite : elle laisse toujours transparaître un amour mal formulé, un attachement déformé par l’autorité et l’orgueil. Face à lui, Ahmed Malek livre une performance bouleversante. Son fils Farouk est habité, tel un Hamlet des temps modernes, par une colère sourde, une nonchalance trompeuse, derrière laquelle se cachent un manque abyssal, une tendresse empêchée et une immense soif de reconnaissance. Leur affrontement est un duel de silences et de phrases assassines, où chaque mot semble porter le poids d’années de malentendus. La cruauté des échanges n’efface jamais la possibilité de l’amour. Au contraire, elle en révèle la profondeur tragique. My Father’s Scent parle de cette incapacité masculine à dire l’affection, de cette virilité toxique qui préfère la domination au dialogue, la dureté à la vulnérabilité. La maladie, le coma, la proximité de la mort sont traités sans pathos, presque avec indifférence, comme si la vie elle-même avait perdu son caractère exceptionnel. Se réveiller après six mois d’absence devient un non-événement, une continuité absurde d’un quotidien déjà fissuré.

En rembobinant les heures qui précèdent la mort du père, le film ne cherche pas le suspense mais la compréhension. Il avance par touches successives, par révélations minuscules, laissant au spectateur le soin de recomposer l’histoire affective de cette famille brisée. Le scénario préfère s’enfoncer dans la complexité des émotions, avec une ironie amère et une profonde mélancolie.

Il pose, en filigrane, cette question vertigineuse : si nous avions tous droit à une dernière nuit avec ceux que nous avons perdus, choisirions-nous de régler nos comptes… ou d’oser enfin aimer ?
Un film dense, retenu, profondément humain, que Mohamed Siam dédie “à tous les pères” — et, peut-être surtout, à tous les fils qui cherchent encore les mots.

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Auteur

Asma DRISSI

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