Les nouvelles œuvres de la plasticienne Aïcha Snoussi d’envergure internationale sont exposées à l’ancien bâtiment Philips, sis 32 bis, rue Ben Ghedahem, 1.000 Tunis. Hors des sentiers battus des arts plastiques sous nos cieux et pleinement contemporaine, l’exposition Tetanos surprend et étonne par sa qualité, sa singularité, son mystère, la richesse de ses références et son étrange pouvoir de suggestion.
Visible jusqu’au 13 février 2026, la visite de cette exposition est vivement conseillée.
On est ahuris de voir autant de talent, d’énergie et de travail déployés. Durant cent quatre-vingt jours, l’équivalent de six mois de travail, l’artiste de trente-six ans Aïcha Snoussi a fait éclater son génie, donnant libre cours à son imagination et son savoir-faire. L’élégant et spacieux bâtiment art nouveau Philips a été converti depuis 2016 par les soins d’une association en Centre d’art.
Le 32 bis ainsi appelé, renferme une médiathèque, une résidence d’artiste, des salles d’exposition au rez-de-chaussée et dans trois étages. Avec et grâce à la complicité artistique et d’esprit de la curatrice Hela Djebbi, directrice du 32 bis et d’une jeune équipe composée de techniciens et du styliste modéliste Hedi Ben Mami, que ce projet tentaculaire s’est développé à la fois avec une rigueur dans la recherche et un admirable élan de créativité.
Après des études universitaires à l’Institut supérieur des beaux-arts de Tunis, en se spécialisant dans la gravure, l’artiste plasticienne Aïcha Snoussi poursuit ses études à l’université de la Sorbonne à Paris. C’est en 2014 à la galerie A Gorgi à Sidi Bou Saïd que l’art du dessin à l’encre noire et de l’installation de l’artiste s’est vu se déployer sur les cimaises dans son exposition Golgotha. Il couvrait en bandes verticales la surface du mur et se prolongeait sur le sol. Lauréate en 2020 du prix Sam pour l’art contemporain. D’autres distinctions se sont succédé et une suite de résidences d’artiste.
L’exposition actuelle s’intitule Tetanos par référence à la maladie due à une infection qui pourrait être mortelle. Dans les mains d’Aïcha Snoussi, la ferraille recueillie devient simultanément un matériau à penser et à recréer. Le métal rouillé ne lui fait pas peur, il l’appelle et lui parle. Alors elle le prend dans ses mains, le sent, le triture et se met à dialoguer avec.
Ensuite, elle s’autorise le droit de décomposer ses pièces dans lesquelles elle apprécie les lignes brutes. Quand la lumière est dirigée dessus, celle-ci transforme la rouille en texture vivante qui chatouille la sensibilité et interpelle le sens de la vue et du toucher jusqu’à éveiller l’esprit et les sens sur des questions. Ces dernières ne sont pas seulement d’ordre esthétique, mais relèvent du subconscient, de la mémoire, de l’histoire, du sociétal, du politique, de l’économique… Ainsi, les thèmes interpellent-ils l’affect autant que l’intellect et poussent-ils à se poser des questions ?
C’est en parcourant les marchés et ferrailles de la région de Tunis et de Zaghouan que l’artiste a collecté des pièces métalliques, mécaniques et quelques-unes en bois et en os. Elle a décortiqué leurs éléments en gardant la rouille qui les recouvre, puis les a assemblés sous la dictée de ses émotions et intentions, créant des objets non fonctionnels à contempler esthétiquement.
Ces assemblages en trois dimensions, parfois gravés, s’offrent à notre regard et à notre lecture en lien avec notre histoire passée, présente et future autant locale qu’universelle. Des œuvres qui nous murmurent des réflexions et des signes aussi bien sur notre actualité que sur notre avenir.
En effet, les cercueils de rapatriement ou la rouille qui recouvre les pièces de métal racontent une histoire. Les textes écrits en collaboration avec l’Intelligence artificielle dans un musée fictif, la présence forte de la machine dans la plupart des sculptures sont un langage à décoder et à interpréter.
Trois gigantesques textes sont accrochés aux murs sur trois grands tissus bleu-vert en velours, brodés à la machine de signes dorés, rappelle Les sept longs poèmes (Al Moallaquât essabâ), poèmes en arabe de l’époque préislamique. Dans l’ensemble voilà en quoi consiste cette phénoménale exposition d’exploration et d’interrogation à contempler et à interpréter.
Plusieurs œuvres exposées se réfèrent à Léonard De Vinci, à Michel-Ange, à Kafka, aux grands squelettes suspendus des musées d’histoire naturelle. En passant de la référence à notre patrimoine figuré par le grand tissu brodé qui couvre le mur sur deux étages, aux imposants sarcophages renvoyant à l’histoire carthaginoise, on ne peut que pousser un grand cri d’exclamation et d’admiration devant tant d’inventivité et de richesse échelonnées sur les trois étages du Centre d’art 32 bis !
À voir l’ampleur et la profondeur de son apport créatif au niveau de la scène des arts plastiques et visuels tunisiens, l’œuvre de Aïcha Snoussi est l’une sinon la seule pour laquelle on éprouve actuellement de la satisfaction et de la fierté.
