La décision de la Banque centrale de Tunisie (BCT) de réduire son taux directeur de 50 points de base, le ramenant à 7 %, continue d’alimenter un large débat au sein des milieux économiques, académiques et financiers. Si cette mesure marque un changement d’orientation après une longue période de resserrement monétaire, de nombreux experts et universitaires estiment qu’elle reste insuffisante pour répondre à la profonde crise économique que traverse la Tunisie.
Dans une analyse publiée sur sa page officielle Facebook, l’économiste et analyste financier Larbi Benbouhali revient en détail sur cette décision qu’il qualifie de “nécessaire mais très en deçà des besoins réels de l’économie”. Son analyse s’inscrit dans un ensemble plus large de commentaires formulés ces derniers jours par des spécialistes de la politique monétaire, de la finance et du développement, qui convergent sur un constat : la baisse du taux directeur, à elle seule, ne permettra ni de relancer l’investissement privé ni de créer des emplois dans un contexte marqué par une stagnation prolongée.
Une décision motivée par la faiblesse persistante de l’économie
La Banque centrale justifie sa décision par la dégradation continue de la conjoncture économique. La croissance est restée nulle au troisième trimestre ainsi qu’au premier trimestre 2025, traduisant une économie à l’arrêt. Le taux de chômage s’élève à 15,4 %, avec une situation particulièrement alarmante chez les jeunes, dont près de 40 % sont sans emploi. Cette configuration correspond à une situation de faible inflation combinée à un chômage élevé.
Sur le front des prix, l’inflation a reculé à 4,9 % en 2025, principalement en raison d’une baisse d’environ 10 % des prix mondiaux du pétrole brut et des matières premières. La BCT estime que cette tendance devrait se poursuivre, offrant ainsi une marge de manœuvre pour un assouplissement monétaire progressif. Dans son communiqué, l’institution souligne qu’elle continuera de suivre de près l’évolution des perspectives d’inflation et les risques pesant sur la stabilité macroéconomique, tout en se déclarant prête à ajuster sa politique si nécessaire.
Pourtant, selon de nombreux analystes, l’impact concret de cette baisse reste limité. Le TUNIBOR demeure élevé à 9,21 %, tandis que le taux d’intérêt à 24 heures s’établit encore à 8 %. Or, la Banque centrale ne peut agir directement que sur les taux à court terme, ce qui limite la transmission de sa politique monétaire à l’économie réelle.
Larbi Benbouhali souligne que la BCT ne fournit qu’environ 30 % des liquidités du système bancaire, les 70 % restants étant assurés par les banques commerciales. Ces dernières, confrontées à une détérioration marquée de la qualité de leurs actifs, disposent d’une capacité très limitée à financer le secteur privé, malgré la baisse du taux directeur.
Un système bancaire sous forte contrainte
Sur un autre plan, les indicateurs macroéconomiques confirment l’ampleur des déséquilibres. La croissance du PIB, limitée à 2,4 % sur les neuf premiers mois de 2025, est la plus faible du continent africain. La production industrielle a chuté de 9 %, les exportations totales stagnent, l’investissement public reste structurellement faible à 10 % du PIB et le secteur financier s’est contracté de 8 %.
Parallèlement, la politique budgétaire a renforcé les pressions sur l’économie. En 2025, le ministère des Finances a augmenté les recettes fiscales de 12 %, combinant ainsi une fiscalité plus lourde à des taux d’intérêt encore élevés. Selon plusieurs universitaires, cette situation pénalise doublement l’économie tunisienne : la consommation est freinée par le coût du crédit, tandis que l’investissement est découragé par la pression fiscale.
Le système bancaire tunisien constitue l’un des principaux maillons faibles de la transmission de la politique monétaire. Les banques commerciales tirent l’essentiel de leurs profits des obligations du Trésor plutôt que du financement du secteur privé. L’État et les entreprises publiques absorbent la quasi-totalité des liquidités disponibles, créant un effet d’éviction massif.
Deux semaines avant la décision de la BCT, les PDG de l’ensemble des banques ont informé le gouverneur de la Banque centrale, Fethi Nouri, que le taux de créances douteuses avait atteint 15,2 % en 2025, contre 12,6 % en 2022. Les engagements concernés dépassent désormais 19 000 millions de dinars. Le rapport annuel 2024 de la BCT confirme cette tendance, évoquant une détérioration continue de la qualité des actifs bancaires pour la troisième année consécutive, liée à un environnement économique particulièrement difficile.
Pourquoi la baisse de 50 points de base est jugée insuffisante
Selon Larbi Benbouhali et plusieurs experts, la baisse de 50 points de base ne peut produire d’effet significatif tant que les taux du marché monétaire restent élevés et que le crédit au secteur privé demeure contraint. La prudence des banques commerciales est jugée compréhensible, compte tenu des pertes accumulées ces dernières années et des difficultés structurelles du secteur productif.
En outre, la BCT doit composer avec d’importantes contraintes budgétaires. Elle devra contribuer au financement d’un déficit budgétaire estimé à 11 000 millions de dinars en 2026, tout en surveillant les risques d’inflation monétaire liés à l’ampleur de l’économie parallèle, estimée à 26 500 millions de dinars en circulation.
Dans son analyse, Larbi Benbouhali estime que la Banque centrale dispose pourtant de plusieurs outils monétaires qu’elle n’utilise pas ou peu. Il plaide notamment pour l’adoption d’une politique de ciblage de l’inflation reposant sur la gestion de l’indice du taux de change pondéré par les échanges commerciaux, à l’image de l’Autorité monétaire de Singapour. Une telle approche permettrait de stabiliser les anticipations inflationnistes tout en soutenant la production.
La question du taux de change est également centrale. Le dinar algérien a perdu plus de 9 % de sa valeur face à l’euro en 2025, alors que le dinar tunisien n’a reculé que de 3 %. Compte tenu d’un déficit commercial algérien de 12 milliards de dollars et d’un déficit budgétaire représentant 12,5 % du PIB, la BCT pourrait apprécier le dinar tunisien de 5 % par rapport au dinar algérien. Une telle mesure permettrait de réduire le déficit énergétique et d’économiser près de 200 millions de dinars en réserves de change.
L’expert recommande aussi la mise en place d’accords de swap de devises avec la Banque centrale d’Algérie et avec la Chine. Le commerce de l’énergie en dinars algériens et tunisiens permettrait de réduire la dépendance au dollar américain, de limiter l’inflation importée et de renforcer les réserves de change.
Sur le plan du crédit, la BCT pourrait intervenir plus directement en rachetant certaines créances douteuses, notamment celles liées à l’Office des céréales et au secteur hôtelier, dont l’endettement total avoisine 9 000 millions de dinars, en particulier auprès de banques publiques comme la STB et la BNA. Elle pourrait également soutenir la Banque nationale agricole en finançant l’agriculture à des taux préférentiels afin d’accroître la production alimentaire et contenir l’inflation des prix alimentaires.
Enfin, une coordination accrue avec le ministère des Finances est jugée indispensable. Des prêts à taux réduit aux entreprises publiques stratégiques telles que la STEG et l’ETAP contribueraient à réduire leur endettement, à faire baisser le coût de l’énergie et à alléger la pression inflationniste sur les consommateurs.
Une réforme plus large jugée indispensable
Au-delà de la politique monétaire, les experts s’accordent sur la nécessité d’une réforme fiscale en profondeur. Un avis partagé par Larbi Benbouhali qui souligne que l’économie tunisienne a besoin d’un allègement de l’impôt sur les sociétés et d’une refonte globale du système fiscal pour attirer l’investissement, stimuler la croissance et créer des emplois durables.
En définitive, si la baisse du taux directeur à 7 % constitue un signal important, elle apparaît, aux yeux de nombreux économistes et universitaires, comme une première étape insuffisante. La relance de l’économie tunisienne exigera une mobilisation plus large et plus audacieuse des instruments monétaires, budgétaires et structurels à la disposition des autorités.