Avec « Nawar Achiaa », Khadija Lemkecher signe un premier film qui refuse toute dramaturgie rassurante. En filmant un jeune boxeur de Hay Hlel au bord de la disparition, elle transforme la réalité sociale en matière cinématographique brute.
La Presse — « Belles de Nuit » n’est pas seulement le premier long métrage de Khadija Lemkecher. C’est un geste. Un geste de cinéma rare, risqué, presque à contre-courant, qui choisit de regarder la réalité en face tout en la fissurant par l’onirisme, comme pour mieux en révéler la violence sourde. Produit par Mosleh Kraiem, le film s’impose d’emblée comme une nouvelle proposition cinématographique tunisienne qui refuse les chemins balisés.
Vu en avant-première au Colisée, en ce début d’année, le film a accroché l’attention d’une salle pleine durant près d’une heure quarante. Non par l’effet ou le spectaculaire, mais par une densité presque physique, par un climat — un « mood » — sombre et habité, où chaque plan semble porter le poids d’un destin.
Ancré dans le quartier de Hay Hlel, dans le Grand-Tunis trop souvent réduit à des clichés sociologiques, « Nawar Achiaa » déploie un regard d’une rigueur rare. La caméra de Khadija Lemkecher ne surplombe jamais ses personnages : elle les accompagne, les frôle, les observe dans leur fatigue, leurs silences, leurs élans avortés. La dureté du réel— chômage, enfermement social, obsession du départ clandestin — n’est jamais surlignée. Elle affleure, s’infiltre, s’impose sans discours.
Au cœur du récit, un jeune boxeur, Yahya, interprété avec une intériorité bouleversante par Elyes Kadri. La boxe, ici, n’est pas un sport. Elle est une fatalité. Un langage du corps qui dit l’enfermement autant que la résistance. Ancien espoir promis à une carrière de champion, Yahya s’éloigne du ring pour s’engouffrer dans les méandres des traversées clandestines de la Méditerranée. Non par héroïsme, mais par épuisement. Par absence d’horizon.
Face à lui, Younes Megri campe un entraîneur rugueux et digne, figure de transmission obstinée dans un monde qui se délite. Leur relation, faite de regards, de gestes retenus et de tensions physiques, constitue la colonne vertébrale émotionnelle du film. Rien n’est expliqué. Tout se joue dans l’écart, dans ce qui ne se dit pas.
Le pari formel de Khadija Lemkecher était audacieux : mêler une réalité sociale frontale à une dimension onirique, presque spectrale. Pari tenu. L’onirisme ne fuit jamais le réel ; il en est le prolongement mental, la chambre obscure. Ellipses, travail du son, durée des plans, usage du hors-champ : la mise en scène fait confiance au spectateur, et cette confiance est précieuse.
« Belles de nuit » frappe par sa cohérence et sa sincérité. C’est un film qui ne cherche ni à séduire ni à expliquer, mais à faire ressentir. Un cinéma de corps, de fatigue et de destin, qui laisse une empreinte durable. Une œuvre exigeante, profondément incarnée, qui rappelle que le cinéma d’auteur tunisien peut encore surprendre, déranger et émouvoir.
Un film à voir absolument en salle. Parce qu’il mérite l’obscurité, le silence et l’attention qu’il exige.