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Filière des dattes : Au-delà des volumes, le défi de la montée en gamme

  • 5 janvier 19:00
  • 8 min de lecture
Filière des dattes : Au-delà des volumes, le défi de la montée en gamme

Annoncée comme l’une des plus prometteuses de la dernière décennie, la saison des dattes 2025-2026 confirme le potentiel de la filière tunisienne.

Mais derrière la performance agricole, la baisse des exportations et les défis structurels rappellent l’urgence de renforcer durablement la compétitivité du secteur.

La Presse — Après l’huile d’olive, la Tunisie signe une nouvelle performance historique.

La saison des dattes 2025-2026 s’annonce comme l’une des plus abouties de la dernière décennie. Particulièrement prometteuse, elle devrait se distinguer à la fois par des volumes élevés et une qualité remarquable, selon les dernières estimations du ministère de l’Agriculture, des Ressources hydrauliques et de la Pêche. Bien au-delà des chiffres, cette performance témoigne de la résilience d’une filière ancestrale qui conjugue tradition et modernité.

L’équation à résoudre

La campagne 2025-2026 marque un tournant. La progression spectaculaire de la production n’est pas le fruit du hasard : elle résulte d’une alchimie favorable entre conditions climatiques et savoir-faire millénaire. Parler du palmier dattier en Tunisie, c’est raconter bien plus que l’histoire d’un arbre fruitier. C’est évoquer un véritable écosystème économique, social et environnemental qui fait vivre les habitants de la région du sud.

Le record de production ne doit pas masquer les défis qui se profilent. Le stress hydrique qui affecte les régions oasiennes, les maladies du palmier dattier, la nécessité de préserver la biodiversité des palmeraies : autant d’enjeux qui appellent une mobilisation continue.

Le ministère de l’Agriculture n’a cessé de réaffirmer son engagement à consolider les acquis de la filière, en renforçant sa compétitivité et préservant son patrimoine oasien unique. Car c’est bien là l’équation que la Tunisie doit résoudre : produire plus et mieux, pour nourrir une population croissante et conquérir de nouveaux marchés, tout en préservant ces écosystèmes fragiles que sont les oasis, gardiens d’une biodiversité exceptionnelle et témoins d’un équilibre millénaire entre l’homme et son environnement.

La prévision concernant la production des dattes pour la saison 2025-2026 repose sur plusieurs indicateurs techniques, notamment l’augmentation du nombre de régimes pollinisés et l’entrée en production de nouvelles plantations dans les principales régions productrices telles que Tozeur, Kébili, Gafsa et Gabès.

Une production en hausse

Dans le gouvernorat de Tozeur, la production est estimée à plus de 60.000 tonnes, soit une nette amélioration par rapport à la saison précédente. Les responsables régionaux ont souligné que près de 70 % des palmeraies anciennes et modernes ont déjà été vendues sur pied, à des prix jugés encourageants.

Le taux de maturation des dattes est également avancé, ce qui a permis à certains agriculteurs de commencer la récolte dès fin septembre, en amont du lancement officiel au début du mois d’octobre. La qualité du produit est assurée, notamment grâce à l’absence d’attaques majeures d’acariens de la poussière et à la généralisation des filets de protection. Environ 60 % des régimes ont été couverts cette saison, soit près de 8 500 unités, un chiffre en légère hausse par rapport à l’année précédente.

Pat ailleurs, pour soutenir les producteurs et améliorer la qualité de la récolte, le ministère de tutelle a mis en œuvre plusieurs programmes, visant la lutte contre les parasites, la distribution de filets de protection, le renforcement des circuits de distribution et l’optimisation des mécanismes de commercialisation à l’export. Ces mesures visent à consolider la place de la Tunisie en tant que leader mondial des exportations de dattes, un rang qu’elle continue de maintenir grâce à la qualité de sa variété phare, « Deglet Nour ».

La filière des dattes représente un pilier de l’économie agricole tunisienne, avec plus de 30.000 hectares de palmeraies et des dizaines de milliers d’emplois directs et indirects. En 2024, la Tunisie avait exporté près de 130.000 tonnes de dattes, générant plus de 700 millions de dinars de recettes.

Les prévisions pour 2025-2026 laissent entrevoir une nouvelle progression, portée par une demande internationale soutenue et une amélioration des standards de qualité. La valorisation des produits dérivés, tels que les pâtes de dattes, les sirops et les produits cosmétiques, constitue également un axe de développement pour les années à venir.

Baisse de 6 % des exportations

La Tunisie, premier exportateur mondial de dattes de la variété « Deglet Ennour », a enregistré une baisse de 6 % de ses exportations au cours des onze premiers mois de la campagne 2024-2025. Selon les données publiées par l’Observatoire national de l’agriculture (Onagri), les volumes exportés sont passés de 140,5 mille tonnes à 132,1 mille tonnes. Ce recul, bien que modéré, inquiète les professionnels du secteur, qui y voient les signes d’un ralentissement structurel.

La baisse des volumes s’est accompagnée d’une diminution des recettes. Les exportations de dattes ont généré environ 841 millions de dinars tunisiens, soit une baisse de 3,8 % par rapport à la campagne précédente.

Le segment des dattes biologiques, pourtant en croissance ces dernières années, n’a pas échappé à la tendance. Les exportations ont totalisé 8,3 mille tonnes, pour des recettes de 73,2 millions de dinars. Cela représente une baisse de 2,7 % en volume et de 20,6 % en valeur. Ce recul s’explique notamment par une demande plus volatile sur les marchés européens, principaux consommateurs de dattes bio.

Sachant que la Tunisie exporte ses dattes vers plus de 80 pays. L’Union européenne reste la principale destination, avec 44,5 % des volumes exportés, suivie par l’Afrique (22,7 %) et l’Asie (20,4 %). La baisse des exportations de dattes tunisiennes s’explique par une combinaison de facteurs structurels et conjoncturels.

D’abord, la concurrence s’intensifie sur les marchés internationaux, avec des pays comme l’Arabie saoudite, l’Algérie et l’Égypte qui renforcent leur position en proposant des variétés de dattes concurrentes, souvent à des prix plus attractifs ou avec des volumes plus importants.

Ensuite, les fluctuations de la demande jouent un rôle déterminant : les consommateurs, notamment en Europe et en Asie, deviennent de plus en plus exigeants en matière de traçabilité, de certification biologique et de qualité, ce qui impose aux producteurs tunisiens de s’adapter à des standards plus élevés. Enfin, le contexte économique mondial pèse lourdement sur les échanges commerciaux.

L’inflation généralisée, la baisse du pouvoir d’achat et les tensions géopolitiques ont freiné les importations agroalimentaires dans plusieurs pays, réduisant ainsi les débouchés pour les dattes tunisiennes.

Face à ce recul des exportations, les professionnels du secteur des dattes en Tunisie plaident pour une série de mesures stratégiques afin de relancer la dynamique commerciale. Ils insistent d’abord sur la nécessité de diversifier les marchés en ciblant de nouveaux débouchés, notamment en Amérique du Nord, en Asie du Sud-Est et en Afrique subsaharienne, où la demande pour les produits agricoles de qualité est en croissance.

La modernisation de la filière étant aussi un levier incontournable. Elle implique l’adoption de techniques plus performantes pour la récolte, le stockage et la transformation des dattes, dans le but de réduire les pertes post-récolte et d’optimiser la rentabilité des exploitations.

Feuille de route régionale

La filière est confrontée à des défis majeurs : changement climatique, salinisation des sols, vieillissement des palmiers, coûts de production élevés, et faible valorisation post-récolte. Ces contraintes menacent la durabilité du secteur et appellent à une transformation structurelle.

Une feuille de route régionale sera élaborée, en cohérence avec le plan quinquennal national 2026-2030. La stratégie régionale de développement du secteur des dattes à Tozeur repose sur une série d’axes structurants pensés dans une logique d’efficacité, de durabilité et d’adaptation aux réalités locales.

Elle vise d’abord à réduire les coûts de production en encourageant la mécanisation des opérations agricoles, la généralisation de la pollinisation assistée et la plantation d’afhal (palmiers mâles) afin de renforcer les taux de fécondation. L’optimisation de l’irrigation constitue également un pilier central de cette feuille de route, à travers l’introduction de systèmes économes en eau, la valorisation des eaux usées traitées et de drainage, et la mise en place de solutions concrètes pour lutter contre la désertification.

Dans un souci de compétitivité sur les marchés internationaux, la stratégie ambitionne aussi d’élever les standards de qualité des dattes tunisiennes, notamment en réduisant leur empreinte carbone et en renforçant les exigences de conditionnement.

Cette stratégie régionale, portée par le Centre régional de l’agriculture oasienne de Degache, constitue un modèle pilote à généraliser dans les autres gouvernorats producteurs.

Auteur

Najoua Hizaoui