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Le succès de « Sahbek Rajel 2 » continue : Décryptage d’un phénomène cinématographique

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  • 6 janvier 19:00
  • 8 min de lecture
Le succès de « Sahbek Rajel 2 » continue : Décryptage d’un phénomène cinématographique

Depuis sa sortie, « Sahbek Rajel 2 » rencontre un véritable engouement populaire. Les salles de cinéma affichent complet presque partout et il est difficile d’obtenir des places le jour même de la projection.

Comment expliquer que les Tunisiens, qui boudaient autrefois les salles obscures, soient conquis par ce film ? Analyse d’un phénomène cinématographique sans précédent.

La Presse — Les scénaristes Zinelabidine Mastouri, Ahmed Essid et Kaïs Chekir, également metteur en scène du film, nous ont livré une comédie policière où le rire est omniprésent en parallèle avec les intrigues criminelles. Ils ont misé sur la dynamique du bon flic/mauvais flic, déjà exploitée et qui a fait ses preuves dans des films arabes et internationaux. Karim Gharbi, alias Azzouz, et Yassine Ben Gamra, qui a campé le rôle de Mahdi, forment un duo improbable mais efficace dans la lutte contre les malfaiteurs.

Confrontés à des défis et des menaces, ils finissent par délaisser leur rivalité pour se comprendre et s’aider. L’image du policier strict, symbole de discipline, est ainsi détournée pour créer des situations hilarantes et absurdes. Le film s’invite même dans son intimité, ainsi que dans ses relations familiales et sociales. Le public prend alors plaisir à voir ce stéréotype renversé.

Dans ce comique de caractère, le rire repose sur les traits de personnalité durs et sévères face à des circonstances drôles et inattendues. C’est le cas de Mahdi et de son gendre, Si Lahbib. De leur côté, Azzouz, Titou (Sofiane Dahech) et Bakhano (Noureddine Bouhajba) sont naïfs, voire ridicules. Fatma, quant à elle, incarne la présence féminine qui adoucit l’intrigue.

Entre sérieux et humour parfois exagéré, les situations jouées sont profondément ancrées dans la réalité tunisienne. L’équipe du film a compris depuis le premier « Sahbek Rajel » qu’elle pouvait réussir sans imiter des œuvres étrangères. Le public y reconnaît des faits crédibles, des scènes du quotidien et des réactions issues de notre propre environnement dans lesquelles il peut facilement se retrouver. Le film mêle également des critiques et des clins d’œil subtilement disséminés et que le public s’amuse à décortiquer.

Tout est question de dosage

Le rire dans les deux « Sahbek Rajel » est basé sur des stratégies linguistiques, visuelles, psychologiques et techniques.

Le personnage de Bakhanou incarne parfaitement le comique de répétition avec l’expression « Chikha » devenue sa marque de fabrique. Cette technique où  les acteurs répètent des répliques qui font rire à chaque coup existe depuis la commedia dell’arte et même avant.

Le film utilise des jeux de mots à double sens parfois audacieux et des calembours aux sous-entendus osés, mais jamais obscènes et tout en restant loin de la vulgarité. Il se veut avant tout adapté à toute la famille.

L’effet de rire est bien dosé.

Ce n’est pas le ridicule qui ennuie. Le film ne reprend pas non plus les blagues des réseaux sociaux qu’on connaît par cœur, comme c’est le cas de certaines séries ramadanesques. Il ne mise pas également sur un humour sophistiqué et de compréhension exigeante qui peut fatiguer le spectateur et perdre de sa force comique. De plus, il donne le temps d’assimiler les situations drôles sans ralentir le rythme. Un timing parfait a été primordial pour savoir jongler entre anticipation et surprise, entre comique et action et maintenir l’attention du public. Le point le plus fort du scénario est en effet de créer des situations où le suspense monte et c’est l’inattendu qui devient hilarant. Le public est incessamment surpris. Il devine ce qui va se reproduire, mais il y a souvent une petite variation.

Cette tension anticipative est libérée par le rire. Quant aux scènes d’action, la violence n’est ni crue ni choquante, étant doublée de gags physiques comme les chutes et autres incidents drôles. On a vu les enfants dans les salles acclamer et applaudir, semblant visiblement amusés.

L’utilisation de la caméra et du cadrage renforcent le comique dans « Sahbek Rajel 2 ». Les zooms mettent en relief les mimiques faciales et des mouvements corporels des acteurs qui font parfois rire sans utiliser de mots. Notons que les deux acteurs qui campent les rôles comiques principaux, à savoir Karim Gharbi et Sofiane Dahech, sont tous deux diplômés de l’Institut Supérieur des arts dramatiques et ont une longue expérience à l’écran comme sur les planches. Ils  maîtrisent à la perfection le registre comique et savent adapter leur jeu aux différentes situations, qu’il s’agisse de gags visuels, de dialogues humoristiques ou de comique de caractère.

Le public les connaît et les a appréciés dans d’autres films et feuilletons où ils ont joué en duo. Les voir ensemble sur une affiche est alors synonyme de rire garanti. De plus, ils comptent des millions de fans sur les réseaux sociaux et s’impliquent personnellement dans la promotion de leurs films en créant un contenu original. D’ailleurs, l’année dernière, à la sortie du premier « Sahbek Rajel », une vidéo postée par Karim Gharbi avec le Magazine de « La Presse» dont il a fait la couverture a cumulé près d’un million et demi de vues.

Répondre aux attentes du public

Si les salles de cinéma tunisiennes ont été longtemps désertes, c’est parce que les films projetés n’étaient pas faits pour une large audience. De qualité inégale, ces œuvres étaient essentiellement conçues pour les festivals et le citoyen ordinaire avait du mal à s’y identifier. Une grande partie est constituée de films d’auteurs avec des thématiques qui exigent un niveau intellectuel élevé.

D’autres films étaient particulièrement osés, difficiles à regarder sans gêne. Ils ont donné à notre cinéma une réputation répulsive auprès du public. Par la suite, le reste des productions ont eu du mal à se débarrasser de cette étiquette qui leur est collée injustement. Ce n’est que récemment, avec l’afflux des productions qualifiées de commerciales, que la réconciliation a été faite entre spectateurs et salles sombres.

Des œuvres dévalorisées, raillées même par des critiques qui les snobent, font désormais le bonheur des jeunes et des moins jeunes. La saga « Sahbek Rajel » dans ses deux volets fait partie de ces films qui divisent les réactions. Les créateurs de ces longs-métrages et du feuilleton diffusé l’année dernière ont compris que les Tunisiens ont besoin de légèreté pour surmonter l’insoutenable stress du quotidien. On n’a pas toujours envie de réfléchir à des sujets complexes.

Pour un film dont la sortie coïncide avec les vacances scolaires, tout ce qu’on demande, c’est un simple divertissement familial, sans prise de tête. Mais, simple ne signifie pas bâclé. Après avoir regardé les films et les séries étrangères, la barre des attentes est de plus en plus élevée. « Sahbek Rajel » a encore pris ce point en considération avec des  intrigues bien ficelées et des scènes d’action de qualité, plus réalistes que jamais.

Cette saga a déjà été précédée de trois autres longs métrages avec presque la même équipe. Depuis « Rebelote », « Sabbak el khir » et « Super Tounsi », les créateurs du film ont donc compris qu’écouter les réactions du public est crucial pour aller dans le sens de ses préférences et connaître le succès espéré. Actuellement, plus de trois semaines après sa diffusion en salles, « Sahbek Rajel 2 » rassemble encore des spectateurs de tous âges, formant de longues files devant les salles.

Les photos de groupe des spectateurs souriant avec le pop-corn en main se multiplient sur les réseaux sociaux et participent à la promotion du film, non en tant qu’œuvre culturelle mais comme une expérience à la mode à vivre et à partager. Un deuxième feuilleton inspiré des films est en cours de tournage pour le mois de Ramadan.

Même si les réactions sur l’apport artistique des deux volets de « Sahbek Rajel » sont contrastées, on se réjouit quand même de voir les cinémas à nouveau actifs, alors que certains étaient menacés de fermeture. Une chose est sûre : une industrie cinématographique se construit peu à peu, et la perfection sera atteinte avec le temps et la multiplication des expériences.

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Auteur

Amal BOU OUNI