Retenu en compétition officielle long–métrage documentaire à la 36e édition des Journées cinématographiques de Carthage, « Para-dis » de Majdi Lakhdar puise dans le contexte tunisien en narrant deux récits de vie distincts, avec, en prime, une immersion dans une microsociété inconnue du grand public, celle de la communauté « Cosplay », composée de jeunes Tunisiens qui entretiennent une passion pour des personnages de mangas et d’animation.
Le documentaire lève le voile sur quelques-unes de nos multiples sociétés tunisiennes. Entretien avec son réalisateur.
La Presse — Votre premier documentaire a été projeté en première lors des JCC 2025. Quelques années après votre première fiction, ce long métrage voit le jour. Comment les trois trajectoires, racontées séparément dans le film, ont germé ?
Le processus a duré 2 ans, exactement depuis ma volonté de réaliser le film, jusqu’à sa première projection lors des JCC de cette année. Ça a émané d’une envie et je me suis appliqué en m’inspirant de mes propres expositions effectuées auparavant et en achetant le matériel nécessaire à la réalisation de ce projet.
J’évoque les expositions parce qu’il était pensé et convenu de faire un film qui mixe différents médium (Vidéos, photographie…), de créer une nouvelle structure filmique. Mon travail, accompli auparavant, et ce film forment une synthèse sur le grand écran.
Vous étiez sur un projet d’exposition photographique, avant de faire aboutir votre documentaire. Votre manière de filmer, caméra en mouvement, manuelle, interpelle…
Je m’étais lancé dans la concrétisation du film d’une manière spontanée, avec des prises non planifiées et je cherchais quelle communauté raconter. Celle des femmes en niqab m’intéressait beaucoup en priorité Je trouve qu’elles sont criblées de jugements, qu’elles sont tout de même parmi nous. Notre perception de ces femmes est biaisée.
Je voulais lever le voile sur leur vie, les montrer autrement. Finalement, j’en ai pris une, celle qu’on voit dans mon film. Elles étaient trois femmes initialement. Une seule a continué le tournage, prénommée « Om Meriam ». Ensuite, je suis tombé, par hasard, sur la communauté « Cosplay » sur Instagram. Je les ai suivis, et, finalement, j’ai suivi aussi Brahim Keita, le Malien subsaharien, vivant en Tunisie.
Je voulais valoriser la singularité de ses nombreuses identités. J’ai pensé à cela comme point de départ, pas forcément à une vision unifiée. Je me suis intéressé à l’ancrage de ces communautés singulières dans l’environnement qu’ils choisissent avec des éléments de base éparpillés, non établis au préalable. J’ai commencé à filmer en me disant que tout prendra forme au fur à mesure.
N’avez–vous pas hésité à traiter du Niqab et des femmes niqabées, comme vous l’avez fait dans votre film ? N’avez– vous pas pensé que c’était un sujet pas forcément en phase avec 2025, et notre époque actuelle ?
Mon film fait le portrait d’une époque, sans borne. Une période qui a commencé peu avant la révolution de 2011 et qui continue. Celles et ceux qui sont partis à Daech ne sont pas nos salafistes, qu’on voyait chez nous et parmi nous dans notre société : pas ces vendeurs d’encens, ou celles et ceux qu’on voyait aux environs des mosquées ou ailleurs. Ces derniers ont vécu une inclusion dans un système étatique après la révolution.
Selon moi, il fallait dissocier les salafistes, qui ne sont pas partis faire le Jihad, de ceux qui l’ont fait. J’ai fait ce rappel sur ce courant fanatique à travers les photos qu’on voit défiler dans le film. Une vie communautaire salafiste totalement différente de celles que je filmais en parallèle, celle du « Cosplay ».
Ces divers portraits d’une même époque sont filmés afin de créer un prisme de lecture. Toutes les expressions, ces dernières années, ont été radicales et extrêmes, de plus en plus récemment au sein même des sociétés à travers le monde.
L’axe sur la communauté du « Cosplay » a pris beaucoup plus de place que les deux autres, raconté dans le film. Pourquoi ?
En effet, je filmais une quarantaine de personnes. L’axe de Brahim Keita ne mettait qu’une seule personne au centre, pareil pour « Om Meriam » qui était seule aussi. Ce que j’ai essayé de faire, c’est de les laisser toutes et tous s’approprier leur propre espace, vivre face à la caméra, en leur offrant une distance, un lapse de temps. Il y a trois axes clairs : deux racontent une histoire, et celui du club raconte de multiples vies et filme beaucoup de détails, sans une narration précise.
« Keita » revisite des souvenirs, raconte sa vie loin de son pays, évoque un vécu. Pareil pour « Om Meriam » qui a évoqué des souvenirs propres à elle au fur et à mesure que le film avance. Ces personnes sont devenues de plus en plus dans la confidence, au fil du temps.
Comment a émergé le jeu de mots dans le titre « Para-dis » ?
J’ai peut-être inconsciemment cherché à filmer une sorte d’utopie. Différents pôles, différentes communautés. Le film est bâti selon une trajectoire commune qui traverse les communautés, malgré leurs différences, sans les changer, les modifier, les amocher, ou leur demander de se rapprocher, entre elles.
Filmer l’intégrité et la singularité de chaque communauté sans s y immisciez, c’était le but. Mon film est fragmenté, tout comme son titre. Un titre saccadé certes, mais qui peut prôner une nouvelle lecture, une convention. Il n ‘y a pas de définitif, ni de départ, ni de destination dans « Para-dis ». Je donne des mots, comme des outils, pour de potentielles lectures à fournir sur le film.
Ils n’ont pas juste une valeur sémantique mais elles composent la structure filmique, qui est de nature « Doc–doc ». Dans le titre, il y a un contrat filmique que j’ai mis en valeur : j’ai redéfini la question, du genre, le format. Tout repensé en intégrant dans le résultat final d’autres médiums comme la photo, la musique, la vidéo.
C’est ma particularité. Pour le volet photo, j’ai été muni de mon matériel et me suis retrouvé face à des réalités que j’ai captées en vidéo et en photo, après et avec mon équipe, on a pu en faire autre chose avec le montage.
Tout un dispositif s’est mis en place et a été extrait d’un millier de données et 70 heures de vidéos… un océan de données. (Sourires) La monteuse Malek Kamoun a tout visionné. Il a fallu travailler avec les contraintes. On a pensé à l’audience du film et à son accessibilité par un large public.
On aurait pu rester sur de l’expérimental, mais c’était fait pour « une niche ». Il fallait trouver une ligne intermédiaire qui toucherait à un large public, d’où le choix de la musique « avant–pop ». La forme fragmentée que j’ai utilisée reste nouvelle et inédite pour le public.

