On a vu pour vous – « L’été des poissons volants » de Marcela Said : Brume, mémoire et émancipation
La cinéaste prend le parti d’une captation impressionniste du conflit mapuche. Cette approche crée une esthétique de la suggestion, la caméra scrute les formes et les paysages, souvent magnifiés, qui deviennent autant d’indices du malaise latent plutôt que de simples décors.
La Presse — La récente édition des Journées cinématographiques de Carthage (JCC) a mis à l’honneur le cinéma chilien avec des hommages à des cinéastes engagés dépeignant la résistance, la mémoire et les luttes sociales, à travers des œuvres poétiques et sociales, soulignant le cinéma chilien comme un art de l’émancipation et du témoignage.
Un cinéma riche, souvent lié à l’histoire complexe du pays, notamment la dictature de Pinochet, avec des documentaires marquants comme « La Bataille du Chili » de Patricio Guzmán et des fictions acclamées comme « Machuca », « Gloria », ou « Une femme fantastique » (Oscar 2018) qui explorent les fractures sociales. Une cinématographie qui a connu un renouveau depuis les années 2000 avec des réalisateurs comme Pablo Larraín, Andrés Wood, et d’autres encore.
Parmi les œuvres projetées lors de cette 36e édition des JCC figure « L’été des poissons volants », une métaphore sur pellicule signée Marcela Said. Pour son premier film de fiction, la cinéaste de 53 ans, longuement rompue au documentaire (« I Love Pinochet » et « El Mocito »), choisit une approche impressionniste et sensorielle d’un conflit socio-politique plutôt qu’un exposé détaillé et frontal.
Manena, seize ans à peine, passe l’été avec sa famille dans le sud du Chili, sur la vaste propriété rurale de son père, un riche propriétaire préoccupé plus par l’invasion de carpes dans le lac artificiel qui jouxte sa splendide propriété que par les tensions sociales qui grondent autour de lui. Aux abords de la demeure, la communauté mapuche revendique la restitution de ses terres ancestrales ; mais, pour les adultes de la maison, ces protestations semblent lointaines et sans importance.
Occupés à tuer le temps et les poissons à force de dynamite, ils s’enferment dans leur monde sécurisé par l’argent et les barbelés, insensibles à ce qui se joue juste au-dehors.
Entre l’enfance qu’elle quitte et l’adolescence qui s’annonce, Manena porte en elle les prémices d’une révolte silencieuse, une ouverture critique envers la figure paternelle qui a jusqu’ici structuré son univers. Son regard se situe aussi entre deux mondes : celui de son milieu extrêmement privilégié, où l’argent et le confort isolent plus qu’ils ne protègent, et celui de la communauté mapuche.
Dans les terres qui entourent la propriété familiale, des Mapuches résignés travaillent pour son père, tandis que d’autres s’efforcent de reconquérir leurs droits et de récupérer les terres que l’histoire et l’État chilien leur ont retirées, au prix de décennies de dépossession et de marginalisation.
La cinéaste prend le parti d’une captation impressionniste du conflit mapuche. Cette approche crée une esthétique de la suggestion, la caméra scrute les formes et les paysages, souvent magnifiés, qui deviennent autant d’indices du malaise latent plutôt que de simples décors.
En évitant la complexité politique du conflit pour privilégier une approche sensorielle, elle plonge le spectateur dans la dense obscurité de la forêt chilienne, où la violence latente se devine plus qu’elle ne se montre, voilée par le rideau de brume qui enveloppe le lac de la propriété familiale.
Dans cet univers presque spectral, c’est Manena qui devient notre guide : à travers son regard, le film s’ouvre doucement sur un récit d’initiation, fait de découvertes, de questionnements et de tensions silencieuses. Les dialogues se font rares, laissant le silence combler les vides d’un scénario qui se veut évasif et le spectateur se retrouve étranger dans ce décor où se glisse une angoisse sourde.
Affligée de parents qui semblent complètement indifférents au monde qui les entoure, Manena va, petit à petit, commencer à se poser des questions et interroger sa place de privilégiée, tout en s’éveillant (coming of age story oblige) au sentiment amoureux.
Le film, ponctué de nombreuses marches dans la forêt, adopte une pente sensualiste et élégante, qui détourne subtilement le spectateur de la tentation d’un exposé didactique sur le contexte politique ou social. En plaçant celui-ci du côté des nantis, le film choisit judicieusement de ne pas moraliser, offrant une expérience contemplative et critique, sans jamais dicter son jugement.
Un film atmosphérique à l’attrait indéniable si on fait fi de ce trop plein d’ellipses et de maniérisme dans la mise en scène. Aucune scène ne s’étire véritablement dans le temps, ce qui peut nuire à la clarté de la narration, mais accentue l’étrangeté du film, où se glisse une tension diffuse prête à éclater à tout instant.
Dans ce cadre incertain, Manena, à la fois observatrice et actrice involontaire, se débat au milieu des intérêts et manœuvres troubles des adultes. En toile de fond, plane le spectre d’une dictature récemment déchue, dont les stigmates continuent d’imprégner la société et les rapports humains.