Mes odyssées en Méditerranée – La langue maltaise : trait d’union des rives méditerranéennes
L’apport le plus fascinant mis en lumière par mes travaux de recherche réside sans nul doute dans le vecteur linguistique, souvent sous-estimé mais véritable clé de voûte de l’intégration maltaise en terre de Tunisie. Le maltais, cette langue sémitique aux résonances familières, s’est révélé être un « passe-partout » culturel unique, permettant à ces migrants de communiquer instantanément, et presque instinctivement, avec la population locale.
Là où le Sicilien ou le Français se heurtaient à la barrière de l’incompréhension, le Maltais, lui, comprenait et se faisait comprendre dès son arrivée sur le quai des ports, car il partageait avec le Tunisien une syntaxe et un imaginaire communs.
Cette proximité linguistique a favorisé une immersion fulgurante dans les métiers de la rue et de la mer. On les retrouvait un peu partout : petits commerçants haranguant les chalands dans les souks, cochers fendant la foule des boulevards de la capitale, portefaix robustes sur les docks, bouchers ou pêcheurs partageant les mêmes vents que leurs voisins tunisiens.
Ce qui est important de souligner c’est que les Maltais ne se sont pas contentés d’habiter la Tunisie ; ils l’ont parlée, l’ont négociée et l’ont vécue, créant ainsi une fusion culturelle et sonore unique dans tout le bassin méditerranéen.
Cette communauté singulière habitait une identité complexe, suspendue entre deux mondes. Sujets britanniques par leur passeport, ce qui leur conférait une protection diplomatique enviée, ils demeuraient des catholiques fervents, dont la foi rythmait chaque étape de la vie. Pourtant, par leurs coutumes, leur cuisine et leur idiome, ils restaient profondément ancrés dans une culture sémitique. Cette communauté a agi comme un véritable « tampon » social et culturel, une zone de contact apaisée entre l’Orient et l’Occident.
À Sfax, par exemple, où ils furent majoritaires parmi les Européens au XIXe siècle, à Tunis — notamment dans le quartier de la « Petite Malte » — ou à la Goulette, les églises maltaises n’étaient pas seulement des sanctuaires religieux; elles devenaient des carrefours de vie où les processions rappelaient celles de l’archipel maltais tout en s’adaptant aux réalités de la terre tunisienne. Cette identité hybride a fait des Maltais les témoins privilégiés d’une époque révolue mais exemplaire, où la Méditerranée n’était pas une ligne de fracture, mais un espace de circulation permanente et de métissage.
Aujourd’hui, bien que la présence physique des Maltais se soit estompée après 1956, leur héritage ne s’est pas éteint. Il survit, en filigrane, dans l’élégance de certaines façades, dans les saveurs de la gastronomie locale et, surtout, dans une mémoire collective que le temps ne peut totalement effacer. Mes recherches visent à accomplir cette œuvre de justice mémorielle : transformer des archives longtemps restées silencieuses en un récit vibrant de fraternité. En redonnant une voix à cette immigration dite « mineure », nous rappelons que la Tunisie a toujours été cette terre de synthèse et de haute hospitalité. L’histoire des Maltais de Tunisie n’est pas un simple chapitre de l’histoire migratoire ; elle est une leçon de coexistence universelle qui continue, encore aujourd’hui, d’apaiser les esprits et de nourrir un dialogue nécessaire entre les deux rives.