Première du long métrage fiction de Khedija Lemkacher : «Belles de nuit»: L’histoire d’un paradoxe…
Vers les marais les plus salés, les plus sales et malodorants, émigrent de jolis oiseaux et éclosent de belles fleurs : le soleil et la lune versent indolemment leur lumière scintillante et le paysage affiche sa beauté tout comme tout autre étang d’eau.
Le marais Sijoumi, hormis ses défauts, ne manque pas d’offrir un joli paysage aux habitants de Hay Hlel au milieu du désordre de son urbanisme sauvage, et de sa misère morale et matérielle.
Une dualité entre la beauté et la laideur, qui loin d’être parallèles, elles se chevauchent, se mêlent, s’entremêlent, se démêlent. Le film propose un concentré, sinon un précipité de deux sensations contrastées du beau et du dégoût. Dans un quartier populaire, très pauvre, très sale, marécageux, nichent tous les degrés de la criminalité, la nécessité, l’aridité, la foudroyante addiction aux poisons de la vie, la négation des idéaux et des mœurs ; s’abritent pourtant, entre les plis, dans l’ombre, aux dessous invisibles, les sources de la beauté et de la noblesse d’âme.
Le film s’avère en effet, une quête du beau, que ce soit au niveau humain, c’est-à-dire, parmi les personnages tels que Yahya et les propriétaires de la salle de boxe, ou au niveau géographique, celui du quartier de cité Hllel avec son mont et son étang d’eau, ou aussi à l’échelle poétique et esthétique au truchement de la caméra qui nous conduit à la découverte de tout ce que l’œil ratait ou omettait dans sa perception de cette cité, tellement la misère et le mépris dominaient le paysage de la périphérie de Hay Hllel, cette autre Tunisie, la Tunisie profonde…
Une envolée poétique
L’œil de la caméra erre, flâne tantôt du haut, tantôt du bas, parmi les ruelles ou les surfaces des maisons, en prenant des angles différents de prise d’images, et ce dans le but d’extraire les beautés cachées de la géographie de ce quartier tant envahi de laideur et de vulgarité. Le mouvement de la caméra et l’opération du montage jouent un rôle cardinal dans la matérialisation du discours du film, de l’approche cinématographique de l’auteure et de sa visée pragmatique.
La caméra imite parfois le mouvement d’un vol d’oiseau en déferlant ses ailes. Cette envolée vers les étendues est une invitation au public d’embrasser l’espace, déferler ses yeux et étendre sa vision maximalement afin de repérer et de saisir le détail, l’insaisissable, l’inaperçu, le caché, l’invisible. Ceci est l’essence du film, la finalité de l’approche esthétique.
C’est peut-être pour cela qu’au niveau de l’image, le film démarre par un élan de beauté, reflétant ce qui échappe aux préjugés que nous avons sur le quartier Hay Hllel. Il suscite justement un choc visuel, car il commence, tout imprévisiblement par le contraste, c’est-à-dire, l’autre facette de Hay Hllel, sa beauté et sa poésie.
Cette envolée dans l’espace de cette géographie défigurée – où la beauté du paysage naturel surtout aux moments crépusculaires quand les premiers ou les derniers rayons s’étendent ou se ramassent dans l’indolence du temps, même si la pollution les fait dégrader, elle ne touche pas à leur beauté – cette envolée géographique donc, est accompagnée, accentuée par une envolée poétique, lyrique du jeune Yahya surpris en plein dans son rêve, dans sa magnifique conception scénographique de sa rencontre avec sa sirène, nourrie de fantasme, de surréalisme et de sensualité. Ce rêve est celui de son immersion dans la mer profonde et sa rencontre avec sa sirène qui le conduit vers les abîmes de la passion.
Mais la réalisatrice nous fait revenir directement, de cette profondeur océanique où vit mythologiquement et oniriquement la sirène de Yahya, vers la marais de Sijoumi, à travers le montage subtile d’images, une jolie passerelle, pour montrer justement un autre chemin de beauté, réel, une scintillante lumière qu’elle dessine sur l’étendue de « sabkha ».
Le discours positif de la réalisatrice s’affiche, d’emblée, dans le film. C’est le contrat qu’elle conclut directement et explicitement, avec le spectateur, elle lui fait appel pour voir autrement, percevoir au-delà de l’apparent et déconstruire les stéréotypes. C’est aussi un autre défi du discours au-delà des défis techniques, cinématographique et esthétique.
La quête de la beauté humaine est aussi une finalité de ce film. Le bien et le mal, le bon et le méchant est une des thématiques classiques abordées . À travers des personnages adjuvants et d’autres opposants, le héros sillonne son chemin. Certes, il évolue dans un environnement négatif, exécrable, sale, et dégoutant.
Mais il y a une autre facette, un autre entourage qui pourrait le sauver de la décrépitude et le motiver pour le changement, l’amélioration, l’évolution : la salle de la boxe et ses propriétaires qui ont cru en Yahya, l’ont aidé, motivé affectueusement et tendrement. Même si d’emblée, ce jeune a explicité un terrain favorable à la distinction, la positivité, la délicatesse d’âme et d’esprit. Ce terrain favorable à la réussite a été environné et encadré par l’effort du propriétaire de la salle et de l’affection de Roxy, malgré son apparence rigide, pour l’attractivité de Yahya vers la boxe.
L’émancipation des pulsions : une nouvelle définition du protagoniste
Le protagoniste Yahya est une âme sensible qui s’adonne au rêve comme une personne qui s’abreuve d’élixir interdit. Le rêve lui est une addiction, il lui est émancipateur mais en même temps déclencheur de son déclin. L’auteure a suggéré, à mon égard, une nouvelle approche du héros, laquelle approche, qui n’est pas tout à fait classique, pas tout à fait moderne.
Le héros se situe à mi chemin de l’acception classique comme étant le protagoniste qui défend les valeurs , les principes et les idéaux de la collectivité. On le voit au début s’affronter à la déchéance et l’avilissement de son père et à la délinquance des jeunes du quartier. Mais il ne va pas jusqu’au bout de l’affrontement, car il interrompt sa lutte pour satisfaire son individualité en dehors de sa cité, en décidant de quitter le pays, une fois la chance de l’immigration clandestine s’est présentée à lui.
Cette notion classique décline vers l’acception moderne de l’anti héros qui se concentre sur ses ambitions personnelles, son égo qui suit aveuglement sa vocatio. L’auteure fuit avec son protagoniste vers une autre définition, en faisant émerger une autre dimension plus intime, plus profonde, concernant l’Être, ses pulsions, de manière plus aventureuse. En effet, elle nous présente un protagoniste de nature différente et complexe.
Elle le déracine de la collectivité et le fait détromper en le faisant engloutir dans le gouffre de l’émancipation individuelle quelque part égoïste, en le présentant comme proie de son rêve utopique, proie d’une utopie qui se transforme en dystopie. Yahya porte le paradoxe de son nom. Il choisit le risque pourtant il a une voie plus sûre pour réaliser son rêve puisqu’il réussit les compétitions de boxe, il est champion national donc logiquement il réalisera le rêve de changer ses conditions et de conquérir l’occident légalement et que sais-je victorieusement.
Pourquoi a -t -il choisi d’émigrer clandestinement dans ce cas ? La réponse est évidente selon le canevas du film. Entre les deux chemins : l’immigration clandestine et le voyage légal en tant que champion de boxe, il y a le rêve qui l’obsède, celui d’être sombré dans la mer profonde et conduit par sa sirène, il choisit donc ce chemin onirique, poétique, utopique, même si ce chemin est puéril, il est semblable à un protagoniste sartrien, tout à fait responsable de son choix, de sa condition existentielle, conscient et autonome.
Il choisit son chemin non pas en fonction du bien et du mal, non pas en fonction d’idéologie, de profit, de gain facile, mais en fonction de ses pulsions psychologiques, de son rêve obsessionnel, de son être poétique, de ses fantasmes surréalistes. En vérité, Khedija Lemkacher nous offre à travers son film, un nouveau corpus de protagoniste à étudier.
Sa position est très claire et elle est originale. L’auteure est amoureuse de son personnage, elle le porte jusqu’au bout de ses fantaisies, elle le soutient en lui réalisant ses vœux, tels qu’il a prévus et conçus, celui d’être immergé dans les eaux profondes et celui d’être enterré au prés des belles de nuit comme son testament divulgué au propriétaire de la salle.
Le film veut nous dire qu’autour des étangs, des eaux sales et malodorantes, il y a des fleurs qui éclosent, néanmoins avant même d’exhaler leur parfum, elles sont arrachées ou piétinées.
Ce qui est frappant dans ce film c’est cette sincérité enveloppée de délicatesse à fleur de peau de l’approche de l’auteure. On constate bien que l’évolution du film a été orientée par le protagoniste Yahya, la caméra l’a suivi, s’est plié à ses désirs, à son autonomie, à sa liberté. On ne peut donc, reprocher à l’auteure, l’atmosphère pessimiste du film et la résolution morbide de la fin.
À notre sens, la beauté du film est perceptible au niveau de l’émancipation du protagoniste de la logique rationnelle vers l’empire pulsionnelle, forgeant son destin en choisissant et assumant son choix et son essence comme un être totalement libre. C’est un film qui émeut jusqu’au frisson, jusqu’à la frénésie, et par l’approche esthétique de la réalisatrice, et par la finesse et la profondeur du jeu de l’acteur qui a interprété le rôle de Yahya, et par la subtilité de l’œil de la caméra. Le film en un mot est une véritable envolée vers la quintessence.
Faiza MESSAOUDI