Rifki Bariq, expert en stratégie numérique et consultant spécialisé dans les marchés tunisien et africain, a dressé un état des lieux de l’économie numérique en 2025 et plaidé pour un pivot stratégique de la Tunisie vers le continent africain.
Pour Rifki Bariq, 2025 restera l’année où le numérique a révélé son coût réel. Invité sur RTCI, l’expert cite la cyberattaque contre Jaguar Land Rover dont l’impact financier a été évalué à 1,9 milliard de livres sterling à cause d’un arrêt de production de plusieurs semaines. Parallèlement, les dépenses mondiales en infrastructure cloud ont bondi d’environ 25 %, alimentées par l’utilisation industrielle de l’intelligence artificielle.
L’économie numérique mondiale, qui pèse déjà 15 % du PIB, devrait croître trois fois plus vite que le reste de l’économie d’ici 2026 pour atteindre 22 % du PIB mondial. Sur les 6,7 milliards de personnes connectées à internet, 2 milliards utilisent l’intelligence artificielle quotidiennement, dont 1 milliard via ChatGPT. En Afrique, l’économie numérique atteint 2,5 % du PIB en 2025, avec une croissance projetée entre 4 et 4,5 % pour 2026.
La Tunisie a construit une réputation solide comme atelier numérique de grande qualité, avec près de la moitié de l’activité des plateformes tunisiennes tournée vers l’export. Le pays a gagné six places dans le dernier classement de la Banque mondiale sur l’économie numérique.
Pour Rifki Bariq, l’opportunité consiste à opérer un pivot stratégique : passer du « fabriquer pour l’Europe » au « concevoir en Tunisie pour les marchés africains ». Le continent représente la zone de croissance la plus dynamique, portée par une démographie jeune et un secteur mobile pesant 8 % du PIB continental. Les besoins en solutions numériques y sont immenses.
Malgré une infrastructure prometteuse avec le câble Medusa et une couverture 5G parmi les premières d’Afrique, l’expert identifie un défi majeur : l’interopérabilité. L’absence de standards communs crée des lourdeurs. Un usager doit souvent s’inscrire séparément sur plusieurs plateformes pour accéder à différents services publics en ligne. Selon Rifki Bariq, l’économie numérique tunisienne n’est qu’à 10 % de son potentiel.
L’expert cite Djibouti, où il a travaillé sur un projet d’identité numérique unique basée sur la carte biométrique, permettant d’accéder à tous les services de l’État via une seule plateforme. La priorité devrait être d’établir une identité numérique unique pour toutes les démarches administratives et des standards pour échanger des données de manière sécurisée.
Retenir les talents par l’ambition
Le potentiel humain tunisien est indéniable. Rifki Bariq observe qu’il n’existe pas un ministère en Afrique sans expert tunisien. Pour retenir les meilleurs esprits, l’expert préconise des projets nationaux ambitieux dans la healthtech, la logistique ou la fintech. Sans cela, il alerte sur le risque que ces talents partent alimenter l’innovation ailleurs.
Rifki Bariq cite M-Pesa, le service de paiement mobile kenyan lancé dans les années 2003 pour répondre au défi d’envoyer de l’argent sans compte bancaire. L’agilité réglementaire a permis cette expérimentation. Le résultat : en 2025, les services d’argent mobile en Afrique ont traité plus de 500 milliards de dollars en transactions.
Lors de l’African Startup Conference de décembre dernier, tous les panels tournaient autour d’une question : quand les États africains allégeront-ils les réglementations pour permettre l’expérimentation ? Avec 54 pays africains aux réglementations distinctes, la mise à niveau devient une priorité. Un atout majeur demeure : 73 % de pénétration mobile sur le continent, un taux inégalé ailleurs.
Souveraineté numérique sans autarcie
Pour Rifki Bariq, lorsque les données sensibles dépendent intégralement de serveurs étrangers, la marge de manœuvre nationale se trouve limitée. Le concept de souveraineté numérique n’est pas l’autarcie mais la capacité à maîtriser ses choix stratégiques.
L’expert cite le Centre national de l’informatique en Tunisie qui sécurise les données publiques et travaille sur un projet pour les données privées. Il mentionne des investissements de centaines de millions de dollars pour développer des centres de données sur le sol africain. Rifki Bariq cite l’Inde qui a su gérer les données d’un milliard de citoyens. Selon lui, la question devient : préfère-t-on des données piratables mais récupérables, ou chez un tiers qui peut fermer l’accès à tout moment ?
Priorité : l’interopérabilité des paiements
Rifki Bariq déclare que s’il était décideur, il nommerait une équipe avec un mandat ultra-clair : connecter l’infrastructure de paiement tunisienne à celle de ses voisins africains.
L’expert justifie cette priorité par l’explosion des paiements numériques. Le marché de la transformation numérique devrait doubler pour atteindre plus de 60 milliards de dollars en 2026. Il cite l’Afrique de l’Ouest où une plateforme interopérable régionale a été lancée en septembre 2025 avec la Banque centrale.
Rifki Bariq rappelle que huit des neuf licornes africaines évoluent dans la fintech. Pourtant, une fintech tunisienne doit se heurter à des systèmes différents dans chaque pays, freinant son expansion.