Question de la semaine : Quel est le secret du succès des business model multifaces ?
La Presse — Avec l’émergence de plateformes numériques jouant le rôle d’intermédiaire entre différents groupes d’utilisateurs, un nouveau Business Model s’est imposé depuis le début des années 2000 et continue de faire tache d’huile. Il s’agit du modèle des plateformes multifaces (ou multisided platforms), devenu central dans la nouvelle économie numérique.
On se pose toujours la question comment des plateformes offrant des services apparemment gratuits, comme Google ou Facebook, parviennent-elles à générer des revenus considérables et à atteindre certaines des plus fortes valorisations boursières de l’histoire de la finance ?
La réponse réside précisément dans ce « business model» spécifique, fondé sur la mise en relation de plusieurs catégories d’utilisateurs et sur l’exploitation des interactions entre elles.
Les plateformes multifaces se caractérisent par la présence de plusieurs groupes de clients distincts, appelés « faces », auxquels la plateforme offre des propositions de valeur différentes et dont elle capte la valeur selon des mécanismes variés. Leur rôle principal consiste à faciliter les interactions entre ces groupes à travers une infrastructure technologique (site web, applications, systèmes de paiement…), tout en bénéficiant de ce que l’on appelle les effets de réseau. Le cas d’Airbnb illustre clairement ce modèle.
La plateforme met en relation deux faces principales : les hôtes et les voyageurs. Elle permet aux premiers de rentabiliser leur logement de manière flexible et sécurisée, tout en offrant aux seconds un large choix d’hébergements adaptés à des besoins et des budgets variés. Airbnb génère ses revenus en prélevant des commissions sur chacune de ces deux faces, un mécanisme central de son modèle économique.
Un autre exemple emblématique est celui de Google, qui propose gratuitement des services de recherche et d’autres outils numériques à une large base d’utilisateurs, tout en monétisant l’attention générée par cette audience auprès des annonceurs à travers la publicité ciblée. Dans ce cas, la plateforme relie indirectement deux groupes distincts mais interdépendants : les utilisateurs et les annonceurs.
De manière générale, les plateformes multifaces connectent plusieurs segments de clients simultanément, la valeur offerte à l’un dépendant souvent de la présence et de la participation des autres. C’est pourquoi leurs stratégies reposent fréquemment sur la subvention d’une face afin d’attirer un autre segment susceptible de générer des revenus directs, comme les annonceurs ou les vendeurs. Cette logique fait des effets de réseau indirects un élément clé de la réussite de ce type de modèle.
On parle d’effets de réseau indirects lorsque la valeur d’une plateforme pour un groupe d’utilisateurs augmente avec le nombre d’utilisateurs appartenant à un autre groupe, et non au même.
À mesure que la plateforme attire de nouveaux utilisateurs, sa valeur globale augmente, renforçant son attractivité et sa capacité de monétisation. Une fois un seuil critique atteint, la croissance peut devenir rapide, voire exponentielle. Toutefois, l’atteinte de ce seuil critique constitue un défi stratégique pour les plateformes multifaces.
Les expériences observées montrent que cette phase initiale nécessite souvent des investissements importants et des stratégies de subvention ciblées afin d’amorcer la dynamique des effets de réseau et d’assurer, à terme, la viabilité économique du modèle.
En Tunisie, plusieurs marketplaces locales, plateformes de commerce électronique ainsi que des plateformes B2B adoptant des modèles d’affaires multifaces, sont en train d’émerger, témoignant de l’impact croissant de ce modèle sur des secteurs d’activités porteurs. Certes, ce business Model est complexe, difficile à faire démarrer et parfois exigeant en capital.
Mais une fois le fameux seuil critique franchi, il peut générer une croissance rapide et conférer à l’entreprise des positions concurrentielles dominantes sur son marché.