Malgré des années de sécheresse et une forte dépendance aux importations, la filière laitière tunisienne entre dans une phase de réajustement stratégique, soutenue par des réformes structurelles et de nouveaux leviers publics pour sécuriser sa pérennité.
La Presse — Evaluer les choix passés, anticiper les défis futurs et agir pour transformer la filière laitière : tels sont les mots-clés qui ont ponctué l’intervention de Mehdi Abid, représentant de la Direction générale de la production agricole au ministère de l’Agriculture, à l’occasion du séminaire de présentation de l’étude prospective sur la sécurité alimentaire à l’horizon 2070, organisé récemment par l’Ordre des ingénieurs tunisiens.
Lors d’un débat réunissant ingénieurs et chercheurs agronomes, le responsable est revenu sur les défis auxquels fait face l’une des filières agricoles les plus complexes. Dressant un état des lieux du secteur, Mehdi Abid a expliqué que la filière laitière souffre de problèmes structurels remontant à plusieurs décennies, auxquels se sont ajoutées des difficultés conjoncturelles, accentuées par des chocs externes, notamment la guerre en Ukraine.
Réduire la dépendance aux importations des sources fourragères
Le premier de ces problèmes structurels est, selon lui, le déficit fourrager chronique. En effet, la production nationale de fourrages ne couvre, dans le meilleur des cas (c’est-à-dire lors des années pluvieuses), que 70 % des besoins à l’échelle nationale. En période de sécheresse, ce taux chute à 50 %. Les besoins restants sont alors comblés par des importations, essentiellement de maïs, de soja et d’orge fourragère.
Dans ce contexte, Abid a rappelé que la Tunisie a traversé sept années consécutives de sécheresse, une période qui a coïncidé avec le déclenchement de la guerre en Ukraine et qui a entraîné une flambée sans précédent des prix mondiaux des céréales. Il a indiqué qu’en 2023, le prix des fourrages sur le marché international a atteint des niveaux records, avec 1,6 dinar le kilogramme de concentré, tandis que le prix de vente du lait est resté inchangé à 1,140 dinar.
« En règle générale, le prix de vente du lait devrait être équivalent à 1,2 fois le prix des fourrages. Or, cette année-là, ce ratio était de 0,8 », a-t-il expliqué.
Le responsable est également revenu sur le modèle d’élevage adopté par la Tunisie il y a plus de trente ans. L’élevage hors sol, présenté à l’époque comme une réussite, a aujourd’hui montré ses limites. D’après ses dires, ce modèle a accru la dépendance aux importations de sources fourragères, exposant ainsi la filière et les éleveurs aux chocs externes et impactant directement les coûts de production.
Le responsable a, par ailleurs, précisé qu’à ces difficultés s’ajoutent la sécheresse et les maladies émergentes liées aux changements climatiques, qui constituent un défi croissant pour la filière. Ces maladies peuvent mettre en péril le cheptel, voire affecter sa productivité.
« C’est mécanique : lorsque la filière laitière est touchée, la filière des viandes rouges l’est également », a-t-il fait remarquer. Et d’ajouter qu’en conséquence, de nouveaux comportements ont émergé chez les éleveurs. Le croisement avec des races à viande et l’abattage de vaches laitières sont devenus, affirme-t-il, des pratiques auxquelles recourent les petits éleveurs afin de limiter les pertes.
Repenser la filière fourragère
Face à ces problématiques majeures, Abid a souligné que le ministère de l’Agriculture a mis en place des stratégies sectorielles à l’horizon 2035, intégrant l’impact du changement climatique. Ces stratégies ont été élaborées à partir de simulations de plusieurs scénarios visant à mesurer le coût de l’inaction. Il a également précisé que des mesures urgentes ont déjà été engagées. Parmi celles-ci figurent la création et la mise en service de l’Office national des fourrages, dont la mission est de fixer les prix des intrants de production.
« Il s’agit d’un nouvel acteur public chargé d’importer des intrants pour la production de fourrages composés, tels que le soja et le maïs. L’Office a également pour mission de constituer des stocks stratégiques de fourrages grossiers afin, dans un premier temps, de stabiliser les prix et d’éviter un scénario similaire à celui de 2023. Par ailleurs, il travaille actuellement à la conception de stratégies dédiées à la filière fourragère », a-t-il affirmé.
Il a ajouté que la question des fourrages est cruciale pour l’avenir de l’ensemble des filières qui en dépendent, d’autant plus qu’ils représentent plus de 60 % du coût de production du lait. Le responsable a, par ailleurs, indiqué que le ministère s’est attelé à la reconstitution du cheptel, avec l’introduction de mesures spécifiques dans la loi de finances 2025.
Un programme a ainsi été mis en place pour alléger les coûts d’acquisition des génisses. Un financement global de 10 millions de dinars a été alloué au profit des éleveurs, sous forme de prêts avantageux dont les intérêts sont pris en charge par l’État, ainsi que de primes d’autofinancement représentant 20 % du prix de la génisse.
A cela s’ajoutent les primes de l’Apia, qui peuvent atteindre 30 %. « En somme, le prix de la génisse s’élève à 13 mille dinars, l’État y contribue à hauteur de 6 mille dinars et l’agriculteur est exonéré des intérêts », a précisé Mehdi Abid. Un autre avantage est également prévu dans le cadre de ce programme : une prime de mille dinars est accordée à chaque agriculteur qui réussit la reproduction d’une génisse.
Par ailleurs, il a souligné que l’orientation actuelle vise à promouvoir un élevage durable et à encourager les investissements destinés à développer davantage le fourrage vert. « En réalité, la méthode ayant permis d’atteindre l’autosuffisance dans les années 90 n’a pas été évaluée. Elle reposait sur l’importation massive de vaches laitières et leur répartition de manière arbitraire. On a privilégié le quantitatif au détriment de la productivité, sans valoriser la filière fourragère. Le modèle intensif adopté a aujourd’hui atteint ses limites», a-t-il conclu.