Du quartier populaire et marginalisé de Hay Hellal aux profondeurs abyssales de la Méditerranée, Nawar Achiya chemine à la lisière du mythe et du réel. En convoquant Ulysse, les sirènes, et la figure de la « belle de nuit », Khedija Lemkecher entre en résonance avec le mythe de l’Odyssée pour raconter, à travers le parcours de Yahia, le destin d’une jeunesse hantée par l’obsession mortifère d’un ailleurs fantasmé.
La réalisatrice, dont le film est actuellement sur nos écrans, revient, dans cet entretien, sur ses choix esthétiques, narratifs et symboliques.
La Presse — Le film s’ouvre sur un panoramique aérien d’un quartier populaire, Hay Hellal, avant de s’immerger dans une plongée abyssale au cœur de la mer Méditerranée, devenue un espace tragique où se noient de jeunes migrants. Cette séquence est accompagnée d’un chant funèbre, comme un requiem pour la Méditerranée « transformée en cimetière », ainsi que le déplore Djo, l’un des protagonistes du film. Qu’est-ce qui a motivé le choix de cette ouverture ?
Le plan aérien évoque le vol d’Icare, qui se brûle les ailes en s’approchant du soleil illuminant la Sebkha de Sijoumi. Ce plan nous permet de voir le trou dans lequel Yahia est englouti et où il vit. Le lien entre la Sebkha et la mer s’opère par ce plan aérien, qui nous mène directement vers ce corps plongeant dans les abysses, bercé par un chant funèbre.
Dans sa première partie « Nawar Achiya » se déroule en majorité dans une salle de boxe, un espace fermé, sombre et bruyant, et sur le ring, lieu d’initiation, de confrontation et de lutte. Est-ce là une métaphore du combat intérieur que mène Yahia, le personnage principal, pour échapper à la violence, à l’addiction et à l’ennui, dans un monde clos et dur ?
Vivre dans ce quartier est un combat de tous les jours. Vivre dans ce contexte familial l’est tout autant. Ce sont les conflits perpétuels auxquels sont confrontés les jeunes de ces quartiers marginalisés pour conquérir une place au soleil. La boxe devient alors un moyen d’existence, de lutte, d’affirmation de soi et d’extirpation de la souffrance.
Yahia est champion national de boxe, pourtant, cette réussite ne l’empêche pas de partager l’obsession mortifère de nombreux jeunes Tunisiens pour la migration : partir, « brûler », comme ils le disent. Qu’est-ce qui le pousse, malgré tout, à tenter la migration clandestine ?
Ce jeune est devenu champion de boxe, comme tant d’autres jeunes, et pourtant, à peine couronné, il rentre seul dans l’obscurité de la nuit, il traverse un pont et des rues désertes, il n’est pas accueilli comme il le mérite. C’est un champion délaissé, contraint de retrouver son quotidien de misère et de violence. « Brûler » devient alors une échappatoire, miroitée par la magnétisation des rives du Nord, cet Eldorado où on peut vivre autrement, découvrir d’autres paysages et croiser d’autres visages.
Cette pulsion mortifère relève-t-elle davantage de l’appel envoûtant de la sirène, figure imaginaire et protectrice, à ses yeux, que de la marginalisation et de la précarité sociale ?
Elle relève des deux. La tentation, lorsqu’elle est nourrie par un contexte social dur et violent, devient une justification au départ. Quand s’y mêlent l’envoûtement de la sirène et la magnétisation de son chant, ces jeunes se laissent happer et s’agrippent aux embarcations de la mort, qui se transforment pour eux en embarcations de vie.
Yahia évoque Ulysse par son goût de l’épreuve et du risque, mais sa fascination pour l’ailleurs s’est révélée fatale. Peut-on, dès lors, le considérer comme une figure d’Ulysse ayant échoué ?
Ulysse est un personnage du retour, tandis que Yahia est un personnage du départ. Tous deux incarnent l’homme en lutte contre le destin et partagent la même mer, la Méditerranée. A l’instar d’Ulysse, Yahia affronte l’épreuve mythique des sirènes. Comme dans « L’Odyssée », ils sont engagés dans une errance psychologique, une lutte pour le désir d’ailleurs et une confrontation permanente à leurs propres faiblesses.

Dans « L’Odyssée » d’Homère, les marins succombent au chant fatal des sirènes. Dans Nawar Achiya, au contraire, la sirène devient pour Yahia un refuge imaginaire, une figure protectrice qui se substitue à sa mère disparue. Pourquoi cette inversion ? Est-ce pour cette raison que sa dépouille est retrouvée intacte et non altérée dans la mer ?
Yahia perçoit la sirène comme une figure protectrice, censée veiller sur lui.
C’est en ce sens qu’elle devient pour lui un rêve obsessionnel. Pourtant, on découvre progressivement qu’elle représente la mort. Elle choisit ceux auxquels elle destine son chant : seuls les sélectionnés peuvent l’entendre. Dès lors, ces élus deviennent des êtres précieux, dont les corps seront préservés.
La métaphore esthétique des « Belles de Nuit », ces fleurs qui poussent dans les terrains vagues et qui s’ouvrent au crépuscule pour se refermer le matin, est particulièrement puissante et évocatrice. Pourtant, elles apparaissent très peu dans le film. Pourquoi donc ?
Parce qu’on ne les voit pas le jour. Yahia, lui, traverse le film de bout en bout : il est la belle de nuit. À travers son parcours, le film braque la lumière sur ces Belles de nuit, ces jeunes talents marginalisés et invisibles.
Vous avez opté pour une forme qui oscille entre réalisme et onirisme, tout en conservant un sens de l’épure. Ce parti pris artistique n’est-il pas aussi motivé par des contraintes de moyens, d’autant que le film a requis des effets spéciaux relativement coûteux ?
C’est un style que j’ai déjà adopté dans mon deuxième court métrage « La nuit de la lune aveugle », cette forme, à la lisière du réel et de l’onirisme, est un langage cinématographique qui m’interpelle profondément et s’est avéré nécessaire à l’univers de « Nawar Achiya ».
Dans la scène de la morgue, le tatouage de la sirène sur l’épaule de Yahia a trompé les spectateurs, qui ont cru qu’il s’agissait de son cadavre, alors qu’il s’agissait en réalité de celui de son ami, Oueld Aniba. Ce choix de mise en scène visait-il à créer ce moment de confusion et de surprise, et quel était l’effet recherché sur le spectateur ?
Exactement. D’où le profond soulagement du père. En réalité, Oueld Aniba portait un tatouage sur le bras et, durant « la Harqa », Yahya lui avait prêté sa veste. Lorsque le corps, meurtri et déformé par l’eau, fut retrouvé, tous crurent reconnaître Yahya, trompés par ce vêtement familier. Mais au moment de l’identification, le tatouage de Oueld Aniba dissipa toute illusion : ce n’était pas Yahya, mais bien le corps sans vie d’Oueld Aniba.
Vous êtes la première femme réalisatrice tunisienne à filmer l’univers masculin et très particulier de la boxe. Pourquoi ce choix ? Cette expérience a-t-elle été facile pour vous, et avez-vous été pleinement acceptée par les boxeurs et leur environnement ?
Il est vrai que l’univers du film est masculin et c’est un parti pris assumé dès le départ qui ne m’a nullement intimidée. Je pense avoir dépassé les questions de genre dans mon cinéma. Les gens du milieu de la boxe m’ont accueillie avec beaucoup de respect et de générosité.
Pour élaborer votre choix esthétique pour les scènes de boxe, avez-vous été influencée par certaines références cinématographiques, comme Raging Bull de Martin Scorsese, Million Dollar Baby de Clint Eastwood, ou d’autres films sur la boxe ?
Il y a toujours des références. J’ai coordonné avec Lilia Sellami, ma directrice de la photographie, notre manière de traiter et de filmer les scènes de boxe et de combat. Bien sûr, les films de boxe tels « Rocky », « The Fighter » et « Million Dollar Baby » demeurent des références.
Dans la scène finale du film, on s’attendait à voir Djo, auprès de la tombe de Yahia, or, c’est Rocky que l’on découvre. Pourquoi avoir choisi cette longue ellipse narrative ?
Djo, le coach de Yahia, a accompli sa mission : créer un champion. Puis, cette mission se transforme en quête du corps de son poulain perdu en pleine mer, afin de lui offrir une sépulture digne. Il a tenu sa promesse : l’enterrer, entouré, des belles de nuit.
Rocky viendra recouvrir sa tombe de la cape de champion qu’il n’a jamais portée.
Le choix d’une musique très présente et puissante est essentiel dans le film. Comment s’est déroulée sa conception avec les compositeurs ?
L’une des recherches les plus importantes a été celle de la musique et du travail sur la bande son, en particulier le chant de la sirène. Deux collaborations sont essentielles pour le film : celle de Simon Fransquet et Ali Kraïem pour la composition musicale, et celle de Alia Sellami pour le chant, ainsi que les rappeurs Kouki Dateacher et Dannilo, auteurs de la chanson « Nawar Achiya ».
Côté jeu d’acteur, la majorité des comédiens ont fait preuve de justesse : Fatma Ben Saïdane (Rocky), Moez Toumi (Lampedusa), Amir Tlili (Oueld Aniba). On remarque, par ailleurs, que Younès Megri (Djo) est Marocain et Elyès Kadri (Yahya) est Franco-Algérien. Pourquoi avoir choisi des interprètes venus d’horizons différents ?
Un artiste n’a pas de passeport. Younes Megri et Ilyes Kadri se sont imposés comme les meilleurs comédiens pour incarner Djo et Yahia, indépendamment de leurs origines.
Avez-vous un nouveau projet de film en cours ?
Je prépare mon deuxième long métrage de fiction « 1/8e » et je suis, actuellement, en phase de casting.