Mises en fourrière arbitraires, gardiens de parkings illégaux et infractions non sanctionnées créent un cocktail explosif qui fragilise le respect de la loi et nourrit le courroux des citoyens.
Une révision urgente des pratiques de contrôle et du cadre légal s’impose pour rétablir l’ordre et la confiance.
La Presse — À Tunis, le stationnement n’est plus une simple question d’organisation urbaine. Il est devenu au fil des ans le symbole d’un malaise profond entre citoyens et autorités. Mises en fourrière à la chaîne, sabots de blocage posés sans ménagement, automobilistes pris au piège d’une réglementation appliquée de manière opaque et parfois incohérente.
Officiellement, il s’agit de faire respecter la loi. Dans la réalité, beaucoup y voient une sanction aveugle, déconnectée d’un terrain où les places de stationnement sont rares, insuffisantes ou tout simplement inexistantes. Résultat, un espace public saturé, des usagers exaspérés et un sentiment croissant d’injustice qui alimente la colère urbaine.
De nombreux constats pointent un problème de fond, à commencer par le manque criant de parkings dans les zones les plus fréquentées. Cette pénurie rend le respect des règles difficile, mais elle ne saurait tout justifier. Les infractions se multiplient aussi sous l’effet de comportements irrespectueux, certains usagers allant jusqu’à stationner leurs véhicules dans des endroits qui entravent la circulation et gênent le passage des métros.
Ce tableau chaotique alimente les tensions avec les services de contrôle et met en évidence la nécessité d’une approche globale, fondée à la fois sur la discipline urbaine et sur une meilleure prise en compte des réalités du terrain.
À cette situation s’ajoute le phénomène persistant et frustrant des gardiens de parkings opérant en dehors de tout cadre réglementaire. Présents dans plusieurs quartiers de la capitale, ces individus s’approprient illégalement l’espace public, imposent des paiements sans reçu ni base légale et exercent parfois des pressions sur les automobilistes.
Cette pratique, tolérée de fait depuis des années, contribue à entretenir la confusion, à fragiliser l’autorité de la loi et à accentuer le sentiment d’injustice chez les usagers, déjà confrontés à une offre de stationnement insuffisante et à des contrôles jugés sévères.
Sous la pression du stationnement
Dans la capitale, se garer relève de plus en plus du parcours du combattant. Alors que le parc automobile continue de croître, la capitale peine à offrir des places suffisantes, créant un véritable déséquilibre entre l’offre et la demande. Entre rues saturées, pratiques non réglementaires et manque d’infrastructures, les besoins en stationnement dépassent largement les capacités disponibles.
Selon les données sur la mobilité urbaine, le centre-ville dispose d’environ 10.700 places de stationnement structurées, comprenant parkings aménagés et zones organisées, tandis que l’ensemble de la capitale ne compte pas plus de 32.000 places, toutes formes confondues, incluant voirie et parkings.
Face à un parc automobile en constante expansion, cette offre apparaît largement insuffisante, ce qui entraîne un stationnement anarchique, une multiplication des infractions et des tensions croissantes avec les services de contrôle, et pousse les citoyens à dénoncer régulièrement la saturation des rues et l’insuffisance des parkings publics.
Pour les experts, la solution passe par une révision globale de la politique de stationnement : construction de parkings structurés supplémentaires, meilleure intégration avec les transports publics et gestion optimisée des espaces disponibles. Sans action rapide, la capitale risque de voir ses problèmes de mobilité s’aggraver dans les années à venir.
Un cadre légal piétiné
Par ailleurs, des signalements répétés font état de pratiques contestables lors de certaines interventions, notamment dans la constatation des infractions et les modalités d’immobilisation ou d’enlèvement des véhicules. Ces dérives, loin d’être marginales, remettent en question le respect du cadre légal et fragilisent le principe d’égalité entre les usagers, tout en alimentant un climat de méfiance croissant à l’égard des autorités chargées du contrôle.
Selon une source policière, la mise en fourrière ne peut être décidée qu’en cas d’infraction grave de stationnement et uniquement en présence d’un policier investi de la qualité d’officier de police judiciaire, disposant de prérogatives clairement définies sous l’autorité du procureur de la République.
Or, sur le terrain, ces opérations sont souvent menées en dehors de ce cadre, par des agents ne disposant pas de ces compétences, et parfois dans des conditions inacceptables mettant en danger la sécurité des personnes, notamment lorsque des véhicules sont enlevés alors que des enfants se trouvent encore à bord. De telles pratiques doivent cesser. Un retour strict au respect des réglementations en vigueur s’impose afin de préserver la sécurité des citoyens et surtout la crédibilité de l’action publique.
Une révision globale est inéluctable
C’est dans ce contexte que l’Organisation tunisienne d’information du consommateur (Otic) a exprimé sa préoccupation face aux irrégularités entourant les opérations de mise en fourrière et de pose de sabots de blocage dans plusieurs municipalités, notamment à Tunis. L’organisation souligne que certaines interventions sont menées en l’absence d’agents de sécurité assermentés, en contradiction avec les dispositions de la loi n°71 de 1999 relative au Code de la route, qui impose la constatation officielle de toute infraction.
Elle relève également que certaines sociétés sous-traitantes agissent sans mandat légal explicite, exposant les usagers à des préjudices matériels sans mécanismes de recours effectifs, malgré les garanties prévues par les cahiers des charges.
Face à ces constats, l’Otic appelle à la suspension des contrats non conformes et à une révision des cahiers des charges afin d’assurer le respect strict de la législation en vigueur. Elle recommande la mise en place d’une plateforme de réclamations permettant aux citoyens de signaler les abus, l’obligation de remise d’un reçu comportant le numéro du procès-verbal, ainsi que l’adoption de solutions numériques visant à renforcer la transparence des procédures.
L’organisation rappelle également, à la lumière de la loi n°29 de 2018 relative aux collectivités locales, la responsabilité des municipalités dans le respect des procédures et la protection des droits des usagers.
L’Otic déplore l’inaction des autorités de tutelle
Aucun retour n’a été enregistré de la part des autorités de tutelle suite aux recommandations de l’Otic, déplore Lotfi Riahi, président de l’organisation, dans une déclaration au journal La Presse. À ce jour, aucune nouvelle mesure n’a été adoptée. Il a souligné la nécessité de garantir la présence d’un agent de police assermenté lors de toute opération de mise en fourrière.
Il a également proposé la mise à disposition, au profit du contrevenant, d’un registre de réclamations permettant de signaler des incidents tels que des agressions verbales, des dommages causés au véhicule ou tout autre motif pertinent. Ces réclamations pourraient être considérées comme des plaintes officielles et être transmises aux autorités de contrôle ou aux assureurs compétents. L’Otic insiste sur l’importance de ces mesures provisoires dans l’attente de directives officielles susceptibles de renforcer la transparence et la protection des droits des usagers
Au-delà des mesures correctives immédiates, la réflexion s’étend à l’évolution des outils de gestion du stationnement. Plusieurs expériences internationales ont montré l’efficacité de dispositifs alternatifs fondés sur la digitalisation du paiement, les contrôles automatisés et une meilleure intégration avec les politiques de mobilité urbaine. Ces approches, combinées au développement d’infrastructures de stationnement adaptées, pourraient contribuer à réduire les tensions et à améliorer l’efficacité du dispositif.
Dans cette perspective, le respect de la réglementation demeure une obligation pour les citoyens, tandis qu’il appartient aux autorités locales de garantir un cadre d’application clair, équitable et conforme à la loi. Une révision concertée des pratiques de contrôle du stationnement apparaît ainsi comme une condition sine qua non pour renforcer la confiance, moderniser la gestion de l’espace public et répondre aux attentes des usagers.