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Captage et stockage du carbone : Quelles opportunités réelles pour la Tunisie ?

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  • 13 janvier 19:30
  • 8 min de lecture
Captage et stockage du carbone : Quelles opportunités réelles pour la Tunisie ?

Le captage et le stockage du carbone ont été longtemps perçus comme une technologie coûteuse et expérimentale, cette solution connaît aujourd’hui un regain d’intérêt, dans les secteurs industriels difficiles à décarboner. En Tunisie, le CCS soulève à la fois des espoirs en matière de réduction des émissions et des interrogations sur sa faisabilité technique, économique et environnementale.

Ezzedine Khalfallah, consultant international en énergie, analyse les enjeux, les opportunités et les conditions nécessaires pour inscrire cette technologie dans une transition énergétique réaliste, progressive et adaptée aux contraintes nationales.

La Presse — Il convient de souligner que le captage et le stockage du carbone, connu sous son acronyme anglophone « CCS » (Carbon Capture and Storage), peuvent constituer un levier ciblé et stratégique de décarbonation pour certains secteurs industriels particulièrement émetteurs de gaz à effet de serre. Selon Ezzedine Khalfallah, consultant international en énergie, ces technologies concernent en priorité des filières telles que le ciment, la production d’électricité, l’acier ou encore la chimie, où les alternatives bas-carbone demeurent limitées à court terme.

Un pilier de la résilience climatique

Sur le plan technique, le procédé de CCS consiste à capter les molécules de CO₂ avant, pendant ou après l’étape de combustion, afin d’empêcher leur libération dans l’atmosphère sous forme de gaz à effet de serre.  Ezzedine explique que le CO₂ ainsi récupéré est ensuite acheminé vers des sites de stockage via différents modes de transport pipelines, navires ou camions pour de faibles volumes avant d’être injecté dans des formations géologiques profondes. Il s’agit le plus souvent d’aquifères salins ou de gisements de pétrole et de gaz épuisés, où le dioxyde de carbone est piégé de manière permanente sous des couches rocheuses imperméables.

Dans ce contexte, le CCS apparaît comme un maillon essentiel de la transition énergétique mondiale. Comme le souligne Khalfallah, cette technologie permet de maintenir temporairement l’utilisation des combustibles fossiles dans les secteurs dits « difficiles à décarboner », tout en réduisant leur empreinte carbone.

Elle est également considérée comme un pilier de la résilience climatique et doit, selon lui, être intégrée dans une stratégie nationale de transition énergétique, en complément des énergies renouvelables, de l’efficacité énergétique et du développement de l’hydrogène vert. Pour la région méditerranéenne, l’enjeu est d’autant plus crucial.

Cette zone concentre en effet de nombreuses industries énergivores encore dépendantes des combustibles fossiles, tout en étant exposées à des vulnérabilités climatiques accrues. Il estime que plusieurs pays de la région, situés au-dessus de vastes bassins sédimentaires favorables au stockage géologique, pourraient jouer un rôle déterminant dans le déploiement à grande échelle de cette technologie.

Obstacles techniques et risques

Toutefois, en matière de développement, les progrès demeurent relativement lents. Comme le relève le consultant, cette situation s’explique par la persistance de certains mythes, par des obstacles techniques, mais aussi par une perception parfois exagérée des risques. De nombreux acteurs continuent de considérer le captage et le stockage du CO₂ comme une technologie encore expérimentale ou excessivement coûteuse, malgré les avancées observées à l’échelle internationale.

C’est précisément pour lever ces freins que le thème du CCS a récemment été au cœur d’une conférence organisée à Paris par l’Organisation méditerranéenne de l’énergie et du climat (Omec). Cet événement avait pour objectif de démystifier la technologie, de présenter des données concrètes sur ses performances et sa sécurité, d’analyser les risques et les stratégies d’atténuation, mais aussi d’aborder les défis techniques et réglementaires, tout en mettant en lumière des pistes opérationnelles pour un déploiement à grande échelle.

La Tunisie est un pays inscrit dans l’espace méditerranéen, Khalfallah rappelle qu’il existe plusieurs sources industrielles majeures d’émissions de CO₂, notamment dans les secteurs du ciment, de l’électricité et de certaines activités chimiques. Une part importante de ces installations étant située à proximité du littoral, le transport du CO₂ vers des sites de stockage offshore pourrait être facilité. 

À cet égard, le plateau continental tunisien et certaines zones maritimes pourraient offrir, sous réserve de caractéristiques géologiques approfondies, des capacités de stockage intéressantes. De plus, des ports stratégiques tels que Radès, Bizerte, La Skhira, Gabès ou encore Zarzis sont susceptibles de jouer un rôle de hubs logistiques pour la collecte et le transport du CO₂. Néanmoins, le déploiement du CCS en Tunisie comporte plusieurs catégories de risques qu’il convient d’anticiper.

Ezzedine Khalfallah met en garde contre des risques environnementaux, notamment les impacts potentiels sur les écosystèmes marins et la perception négative liée aux ressources halieutiques. À cela s’ajoutent des incertitudes géologiques concernant la capacité réelle et la stabilité des réservoirs offshore dans un contexte régional sismique, des enjeux sociaux liés à l’acceptabilité du CCS dans des zones côtières dépendantes du tourisme et de la pêche, ainsi que des contraintes financières importantes pour un pays à capacité budgétaire limitée.  Enfin, un risque stratégique existe, celui de détourner l’attention des priorités nationales telles que les énergies renouvelables, l’efficacité énergétique ou le renforcement des réseaux.

Financement et opportunités de coopération

Dans ce cadre, le financement apparaît comme l’un des défis majeurs pour rendre le CSC économiquement viable. Selon l’expert, la Tunisie peut toutefois tirer parti de plusieurs mécanismes internationaux et régionaux. Le Fonds vert pour le climat (GCF) constitue à cet égard une opportunité, à condition de soumettre des projets CSC alignés sur les objectifs de la Contribution Déterminée au niveau National (CDN), en mettant en avant les co-bénéfices en termes de réduction des émissions, de création d’emplois verts et de développement durable.

Cela suppose néanmoins un renforcement des capacités institutionnelles pour répondre aux exigences du GCF. Par ailleurs, les mécanismes de coopération carbone prévus par l’article 6 de l’Accord de Paris offrent des perspectives intéressantes. Ezzedine précise que la participation aux marchés carbone internationaux pourrait générer des revenus supplémentaires, à condition de disposer de méthodologies solides de mesure, reporting et vérification (MRV) permettant la certification des réductions d’émissions issues de projets CCS.

A ces instruments s’ajoutent les mécanismes européens de financement des technologies bas-carbone, ainsi que les opportunités de coopération transfrontalière euro-méditerranéenne, notamment dans le cadre de projets intégrés d’hydrogène vert ou de hubs énergétiques régionaux incluant des infrastructures partagées de captage, de transport et de stockage du CO₂. Les banques multilatérales de développement, telles que la Banque mondiale ou la Banque africaine de développement, peuvent également jouer un rôle clé à travers des financements concessionnels et des instruments de partage des risques.

Pour que ces financements se concrétisent, le consultant insiste sur plusieurs conditions indispensables : l’instauration d’un cadre réglementaire clair pour le CCS, l’intégration explicite de cette technologie dans les stratégies nationales et la CDN, la mise en place de systèmes MRV robustes, le développement de plateformes de coopération public-privé et le renforcement des capacités institutionnelles.

Au-delà de l’enjeu climatique, le développement du CCS pourrait générer des retombées positives pour la Tunisie. Il contribuerait à renforcer la sécurité énergétique, à accroître l’attractivité industrielle, à améliorer la compétitivité des industries énergivores, à créer de la valeur économique locale et à positionner le pays comme un acteur régional des technologies bas-carbone.

Toutefois, conclut Ezzedine Khalfallah, la concrétisation de ces bénéfices dépendra étroitement de la cohérence des politiques publiques, de la disponibilité des financements, de la qualité des évaluations géologiques et d’une planification stratégique pleinement intégrée à la transition énergétique nationale.

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Auteur

Sabrine AHMED

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