Longtemps reconnue pour la qualité de ses produits et la renommée internationale de la variété «Deglet Nour», la filière des dattes tunisiennes, fait face à de nouveaux défis: pression des marchés mondiaux et mutations climatiques.
Pour renforcer sa compétitivité et valoriser l’ensemble de la chaîne, experts et acteurs appellent à une stratégie globale alliant innovation, transformation locale, recherche scientifique et financements verts.
La Presse — La filière des dattes tunisiennes, longtemps reconnue pour la qualité de ses produits et la renommée internationale de la variété «Deglet Nour». Cette filière est aujourd’hui confrontée à un double défi : la pression accrue des marchés mondiaux et les profondes mutations climatiques qui fragilisent les oasis traditionnelles.
Entre stress hydrique, impératif d’innovation et exigences croissantes des consommateurs internationaux, la Tunisie est appelée à repenser en profondeur sa stratégie afin de renforcer la compétitivité de ses dattes et de valoriser l’ensemble de la filière. Au-delà de la seule logique d’exportation, l’enjeu consiste à bâtir une chaîne de valeur durable, intègre une transformation locale, une recherche scientifique, une innovation et financements verts, pour positionner les dattes tunisiennes comme un produit premium, responsable et résilient sur le marché international.
Le produit d’un écosystème durable
Dans ce contexte, Salem Ben Salma, conseiller national en développement des territoires oasiens et président fondateur de l’association «La Ruche» de Tozeur, souligne que la compétitivité de la filière ne peut être envisagée sans une approche globale, en liant la production de dattes à l’écosystème oasien.
Selon lui, l’oasis constitue un véritable système de résilience climatique, assure une gestion durable de l’eau, la préservation de la biodiversité et le stockage du carbone. Elle représente également, insiste-t-il, un levier stratégique majeur pour la mobilisation des financements verts et climatiques, devenus indispensables à la durabilité économique et environnementale du secteur.
Dans cette optique, la datte tunisienne ne doit plus être perçue comme une simple marchandise agricole, mais comme le produit d’un écosystème durable, porteur d’une forte valeur ajoutée environnementale, sociale et territoriale. Cette requalification de l’offre constitue, selon Ben Salma, un axe central pour améliorer le positionnement de la Tunisie sur les marchés internationaux.
Pour renforcer la présence des dattes tunisiennes à l’export, il apparaît nécessaire de mettre en place un programme national de mise à niveau des petites et moyennes structures d’exportation. Un tel dispositif devrait viser le renforcement des compétences managériales, la maîtrise des normes internationales, l’amélioration de la traçabilité et le développement de stratégies de marketing-export adaptées aux nouveaux comportements de consommation.
Parallèlement, le développement d’un programme spécifique de prospection des marchés et d’analyse des goûts des consommateurs s’impose comme une priorité. Il est financé en partie par le Fonds de promotion des dattes, ce programme pourrait cibler les marchés à forte valeur ajoutée, notamment européens, sur les segments du bio, de l’équitable, de la nutrition et des ingrédients industriels, tout en s’ouvrant à des marchés émergents, tels que le Canada, la Chine, l’Indonésie et plusieurs pays africains.
La mise en place d’une structure de veille réglementaire dédiée aux pays importateurs, à l’image de ce qui se fait au niveau de la Commission européenne, constitue également un levier stratégique. Elle permettrait d’anticiper les nouvelles exigences liées à l’empreinte carbone des produits, aux normes sanitaires et aux résidus chimiques, tout en accompagnant des producteurs et des exportateurs dans l’adaptation de leur offre.
Autre enjeu majeur : la réduction de la dépendance excessive à la seule variété Deglet Nour. Cela passe par la valorisation des dattes autochtones issues des anciennes oasis, telles que Boufagous, Tontobecht, Touzerzeit, Aligue ou encore Kinitichi et par une meilleure adaptation de l’offre aux niches de consommation internationales, renforçant ainsi la diversité et la résilience de la filière tunisienne.
Créer de la valeur ajoutée
La transformation des dattes doit s’inscrire dans une logique d’économie circulaire adaptée aux spécificités des oasis tunisiennes. Dans ce cadre, des partenariats public-privé pourraient favoriser la création d’unités industrielles innovantes, telles qu’une station de production d’éthanol à partir des déchets et écarts de tri, ou encore des unités de production de farine et de sucre de dattes destinés à un usage industriel.
Des mécanismes d’incitation ciblés pourraient également encourager l’intégration de la farine de dattes dans l’industrie agroalimentaire, contribuant ainsi à la valorisation des sous-produits, à la réduction des pertes et à la création de filières industrielles durables génératrices d’emplois locaux. Sur le plan national, la consommation intérieure des dattes, actuellement estimée à environ 5 kg par ménage et par an, gagnerait à être stimulée à travers un programme de sensibilisation et d’éducation alimentaire.
Celui-ci pourrait inclure des actions dans les écoles et les garderies, ainsi qu’un programme emblématique de type “petit-déjeuner sain : dattes et huile d’olive “, afin de repositionner la datte comme un aliment quotidien, sain, local et accessible. Par ailleurs, Salem Ben Salma plaide pour une mutualisation des coûts de production entre producteurs et exportateurs, notamment à travers la création de stations photovoltaïques partagées.
Une telle démarche permettrait de réduire l’empreinte carbone des dattes tout en diminuant les coûts liés à l’énergie, à l’eau et au stockage. Enfin, la recherche scientifique appliquée aux écosystèmes oasiens doit occuper une place centrale dans la stratégie de développement de la filière. L’élaboration d’un cadre décennal obligatoire oriente la recherche vers le développement durable des oasis, l’adaptation climatique et la valorisation des filières porteuses dattes, coproduits et biodiversité apparaissent indispensables.
Ce cadre devrait s’imposer à l’ensemble des structures tunisiennes de recherche et de valorisation. Le renforcement des centres régionaux de recherche en agriculture oasienne, leur intégration dans une structure nationale de coordination et une meilleure exploitation économique des acquis scientifiques existants constituent également des leviers essentiels pour stimuler l’innovation.
Pour garantir la durabilité et la compétitivité de la filière, la mobilisation des financements verts et climatiques doit s’appuyer sur un lien clairement établi entre dattes, oasis, adaptation climatique et impact environnemental mesurable.
Enfin, le développement de partenariats stratégiques avec des importateurs responsables et des programmes internationaux dédiés au climat, à la biodiversité et au développement territorial permettra de consolider l’ancrage des dattes tunisiennes sur les marchés mondiaux, tout en soutenant les objectifs économiques et environnementaux du pays, a conclu Salem Ben Salma.