Après plusieurs années d’absence, Younes Megri, musicien et acteur marocain, renoue avec ses premières amours, la Tunisie, où il a passé une grande parie de sa jeunesse, et ce, en campant pour la première fois un rôle principal dans un film tunisien « Nawar Achiya » (Belles de nuit) de Khadija Lemkacher.
Présent à l’avant-première du film, nous lui avons suggéré cet entretien dans lequel il évoque sa carrière et ses séjours en Tunisie et particulièrement à Carthage qu’il affectionne plus que tout.Entretien.
La Presse — Vous êtes devenu célèbre grâce au tube « Lili Etouil » (longue est ma nuit) qui a connu un succès planétaire traduit dans plusieurs langues. Pouvez-vous nous rappeler les conditions dans lesquelles vous l’avez composé ?
Au fait, je n’ai jamais compris comment cette chanson a eu autant de succès. Je pense qu’elle a une relation forte avec la mort de mon père alors que j’avais 13 ans. J’avais beaucoup discuté avec le poète Mohamed Ziatti Drissi qui a écrit les paroles et, depuis, nous avons toujours travaillé ensemble. A cette époque-là je ne parlais pas bien l’arabe et le français aussi. Ça m’a permis d’avoir un certain style de paroles que je ne trouvais pas avec d’autres poètes.
Où avez-vous fait vos études de musique ?
En France. Puis je suis rentré au Maroc et après j’ai décidé de passer cinq années en Tunisie à partir de 1973. J’alternais entre mes études de musique en France et le travail en Tunisie où j’ai chanté dans beaucoup d’occasions. Je ne savais alors jouer qu’un peu de piano et de guitare. J’ai compris que la musique est un métier à part entière et qu’il faut la parfaire. C’est alors que je me suis inscrit à Paris dans une grande école de musique, Alésia à Paris. J’ai étudié le piano, la composition musicale et puis l’harmonie et le contrepoint. Je me suis spécialisé dans la musique puis j’ai switché sur la musique de films.
Vous êtes issu d’une famille de musiciens. Cela a-t-il contribué à votre formation de musicien ?
Dès le départ, j’ai voulu faire de la musique mon métier. D’abord, j’ai grandi dans une famille de musiciens. Mon grand-père Hassen Charbouni était spécialisé dans la musique « Gharnati », mon père jouait du luth et de l’accordéon et ma mère chantait dans les « Zaouiats » (marabouts) et mes frères Mahmoud, Hassen et ma sœur Jalila ont fait une carrière avant moi et ont rencontré beaucoup de succès. Je suis le plus jeune et j’ai entrepris une carrière en solo parce que je proposais une musique différente de celle de mes frères.
Vous vous êtes consacré à la musique de films et vous êtes également acteur. Qu’est-ce qui vous passionne le plus le cinéma ou la musique ?
J’ai composé de nombreuses musiques de films marocains essentiellement et de pièces de théâtre. A l’international, j’ai composé la musique d’un thriller américain « 8 millimètres » de Joel Schumacher avec Nicolas Cage sorti en 1999 et en 2003 « Leila la pure » film suédois de Rasmus Heisteberg. Pour ce qui est du cinéma, dès mon retour de France, certains réalisateurs de télévision m’ont proposé des rôles dans des téléfilms mais j’ai dû arrêter cette expérience.
Un jour, un ami, Ouled Ahmed Boulane, m’a proposé un rôle dans un film français « Marie de Nazareth » (1995) du réalisateur Jean Delannoy dont le tournage a eu lieu à Ouarzazate et Marrakech et au fur et à mesure j’ai cumulé des rôles dans des productions étrangères.
C’est de la sorte que les cinéastes marocains ont découvert mon talent d’acteur et c’est ainsi que Ahmed Boulane m’a proposé de jouer dans son long métrage « Ali, Rabiaâ et les autres » (2000) qui a fait un tabac au Maroc, puis « La symphonie marocaine » (2006) de Kamel Kamel, « L’orchestre des aveugles » (2015) de Mohamed Mouftakir. Les deux domaines sont importants à partir du moment où il s’agit d’interprétation. C’est la sincérité qui compte.
Est-ce qu’il vous arrive de composer la musique du film dans lequel vous jouez ?
Je refuse de cumuler les deux. C’est soit je joue, soit je compose la musique. Je n’aime pas mélanger les deux domaines. La seule fois où j’ai fait les deux c’était dans « Ali, Rabiaâ et les autres ». D’abord, parce qu’il était question des années 70, une époque que je connais parfaitement. Après, je ne voulais plus faire les deux tâches. Car lorsque je termine le tournage d’un film, je suis épuisé. Il me faut un minimum de deux ou trois mois pour changer de registre.
Comment définissez-vous la musique de films ?
La musique de films est un personnage qui joue un rôle principal. C’est à l’image d’un comédien qui joue un premier rôle. Il ne faut pas perdre de vue le personnage, c’est-à-dire changer de thème. La musique vit et nourrit le film. Elle est présente sans l’être vraiment. Elle fait partie de l’image et du son. Généralement, je discute beaucoup avec le réalisateur pour la composition de la musique de son film.
« L’orchestre des aveugles », Tanit d’or des JCC 2015, réunit à la fois le cinéma et la musique. Est-ce ce genre de film qui vous séduit ?
Non, pas vraiment. Ce qui m’a séduit dans le film, c’est l’époque des années 50-70 et puis la musique je la connaissais. Elle me rappelait mon enfance. Lorsque Mouftakir m’a proposé le rôle, il m’a demandé si je jouais du violon. En réalité, je ne joue pas du violon mais j’écris pour cet instrument. Il m’a donné une année pour que j’apprenne à jouer du violon.
Je consacrais deux heures par jour pour apprendre à maîtriser l’instrument : le coup d’archet, la position du violoniste, etc. Une voisine qui m’entendait jouer du violon m’a demandé si je donnais des cours pour des enfants, je lui ai répondu l’enfant c’est moi. Dans le film, il y avait un seul musicien, les autres étaient des acteurs, y compris la chanteuse.
Au sujet du film tunisien « Nawar Achiya » (Belles de nuit), comment a eu lieu la rencontre entre vous et la réalisatrice Khédija Lemkacher ?
La rencontre a d’abord eu lieu avec son mari Moslah Kraiem, qui était assistant-réalisateur dans un film marocain « Casablanca » (2002) de Férida Belyazid dans lequel je campais le rôle principal. On avait sympathisé et à la fin du tournage, il m’a dit : « Sois sûr qu’un jour je te contacterais pour jouer dans mon film ». Et après des années, c’est sa femme Khédija qui m’appelle pour venir au Maroc discuter du film et de la possibilité d’y jouer. Le scénario m’avait plu. Et c’est la première fois que je joue dans un film tunisien.
Quel regard portez-vous sur le cinéma actuel et plus particulièrement le cinéma marocain ?
Les choses ont un peu changé au Maroc. Actuellement, la porte est ouverte à tous et c’est plus facile d’obtenir une carte professionnelle et de prétendre à l’avance sur recette accordée par le Centre cinématographique marocain (CCM) et c’est cela qui fait un peu le malheur du cinéma marocain. On voit de moins en moins de bons films. Il faut peut-être prévoir deux caisses, l’une pour les jeunes talents et une autre pour les réalisateurs confirmés.
Et au niveau de la fréquentation des salles de cinéma, comment se présente le paysage ?
Le Maroc dispose d’un parc de salles important et qui se développe d’année en année. Tous les malls disposent de 4 ou 5 salles de cinéma. Mais le hic se situe au niveau de la distribution des films, détenue par un monopole. Les salles sont dominées par des films étrangers, notamment américains. J’estime qu’il faut instituer un quota de distribution pour les films marocains.
Que pensez-vous du cinéma tunisien ?
Le cinéma tunisien est toujours présent dans tous les festivals internationaux. C’est un cinéma de qualité qui a une bonne réputation. Il a une place plus importante que les autres cinémas d’Afrique du Nord.
Quel est votre meilleur souvenir ?
C’est la Tunisie. Carthage est un lieu qui me revient tout le temps dans mes rêves. J’ai vécu durant quelques années dans cette banlieue et mes plus beaux souvenirs je les ai vécus dans cet endroit. C’est toujours un grand plaisir de me retrouver à Carthage et en Tunisie où j’ai passé une grande partie de ma jeunesse et les meilleurs souvenirs sont ceux de la jeunesse.

