Comment vivent nos séniors ? Ont-ils ce dont ils ont besoin pour mener une vie sereine, sécurisée, digne et décente ? Que font l’État et la société en guise de reconnaissance envers nos aînés qui ont dépensé leur meilleur âge à travailler et à sacrifier ? C’est à ce propos que M. Abdelkader Nasri, secrétaire général de la Fédération générale des Retraités, a étayé les conditions de vie de nos séniors.
Dans une interview accordée jeudi Express Fm, Nasri a ouvert son cœur pour parler du combat de survie mené par les moins jeunes. D’un ton un chouia aigri, le représentant des retraités a narré les spécificités d’une phase qu’on a tendance à oublier… Pourtant, la jeunesse n’est pas éternelle ! Tout le monde vivra l’âge inactif et sera, demain, à la place des séniors d’aujourd’hui.
Hélas, les retraités ne vivent pas tous une vie digne. Deux éléments de taille déterminent comment on vit nos années de vieillesse : la condition financière et l’état de santé. À ce titre, M. Nasri explique qu’il existe même deux types de retraités. À savoir : “ceux qui ont une situation financière aisée et confortable et qui peuvent donc avoir le luxe de planifier, à l’avance, leur vie après la retraite et ceux qui souffrent déjà d’une situation défavorisée et qui ne peuvent aucunement se permettre le ‘’luxe’’ d’une vie convenable puisqu’ils peinent à mener un combat de survie quotidien”.
“Ces derniers ne disposent pas du luxe de planifier une quelconque vie après la retraite tant ils ont dépensé toute leur énergie dans leur travail et, une fois à l’âge de la retraite, se retrouvent sans économies, endurant un état de santé précaire et galérant avec une situation financière encore plus difficile tant la pension de retraite est toujours en deçà du salaire qu’ils recevaient durant leur vie active”, confie-t-il.
Et d’ajouter que si pour certains, la retraite rime avec réalisation de ce qu’ils n’ont pas eu le temps de faire durant l’âge actif, pour la majorité des retraités tunisiens, la retraite n’est malheureusement qu’une période encore plus difficile de lutte pour la survie.
“Les séniors, aux bourses très limitées et à la santé en dégradation, peinent à survivre et à mener une vie digne et décente. Certes, il faut reconnaître l’effort fourni par l’État pour faire sortir le retraité de cette situation précaire, mais cela n’est pas encore suffisant et nous souhaitons que les choses finissent véritablement par s’améliorer”.
Là où ça fait mal…
Tout en faisant une rétrospection, l’intervenant a reconnu qu’en dépit de vingt ans d’existence, la Fédération qu’il préside n’a pas réussi à changer les choses ni à mettre fin à la souffrance de la population âgée.
“Si nous n’avons pas réussi à enregistrer des avancées importantes pour améliorer la qualité de vie des retraités, nous ne comptons pas baisser les bras pour autant. Le combat est continuel et nous espérons que l’État nous vienne en aide afin de fournir au retraité la vie décente qu’il mérite”, dit-il.
Le représentant des séniors a, par ailleurs, noté que s’il existe une souffrance commune partagée par la majorité des retraités, c’est bien celle liée aux problèmes de santé.
“Comme ils ont un âge avancé, la majorité des retraités souffrent de plusieurs maladies, notamment chroniques. En contrepartie, il n’existe pas un système de couverture sociale et d’assurance maladie qui réponde réellement à leurs besoins et qui soit adapté aux spécificités de cette tranche d’âge.
La CNAM offre trois alternatives, dont celle des soins hospitaliers. Et c’est souvent le système choisi par les retraités qui ont des pensions très réduites. Or, les services hospitaliers en Tunisie, et ce depuis belle lurette, ne sont plus capables d’offrir des services de santé décents et nécessaires. Si un médecin est disponible, on ne trouve pas de lit ; si on trouve une place vacante, le traitement est indisponible… Et ce, sans parler de la forte demande, des très longs délais d’attente et du fait qu’on soit parfois contraints de rester debout plusieurs heures d’affilée à attendre notre tour”, relate-t-il.
Et de continuer que le nombre de patients dépasse toujours la capacité des structures sanitaires publiques.
“Faut-il que je note qu’il ne faut pas priver le retraité de la formule du tiers payant ? Parce qu’avec un budget réduit, ceux qui ne peuvent pas accéder au remboursement des frais et ne peuvent pas supporter les conditions hospitalières difficiles peuvent au moins accéder à la formule du tiers payant où ils ne payent qu’une petite partie des frais”.
Pour le transport, les choses ne sont pas vraiment meilleures. Un retraité, poursuit M. Nasri, est souvent contraint de faire face aux bousculades, au manque de sièges, etc. Toutefois, rétorque-t-il : “Je ne nie pas que des efforts sont fournis par l’État pour améliorer la situation. Cependant, le résultat de l’amélioration se fait sentir très légèrement, tellement on a laissé traîner les choses durant des années. Nous aimerions qu’il y ait des moyens de transport plus fréquents, plus disponibles et dans un meilleur état. Nous aimerions aussi que les retraités bénéficient d’une tarification réduite. Certains n’ont même pas de quoi payer un ticket de bus ou de train pour se déplacer, se rendre à l’hôpital ou faire leurs courses, alors il faudrait penser à ce qu’ils payent un prix symbolique, d’autant plus qu’ils ne se déplacent pas souvent”, espère-t-il.
Toutes ces conditions difficiles font que les retraités mènent une vie difficile, et c’est franchement douloureux de voir nos aînés souffrir.
“Certes, de par nos principes arabo-musulmans, on n’abandonne généralement pas nos parents et grands-parents, mais parfois, on n’a pas d’enfants ou les enfants eux-mêmes souffrent de difficultés financières”, indique-t-il. Même si la famille est attentionnée, de façon générale, le retraité devient très sensible et se sent négligé si on le traite “comme un fardeau”, et c’est un sentiment très douloureux.
“Lorsqu’il jouissait de toute sa jeunesse et de sa santé, il a donné à la famille, à la société et au pays, et nous devons faire preuve de gratitude et de reconnaissance envers la personne retraitée lorsqu’elle perd sa jeunesse et sa santé. Dieu merci, dans notre société, une personne âgée est souvent respectée par la société. Nous sommes souvent traités en parents par les médecins, par les jeunes gens, et ceci nous donne chaud au cœur”.
Des espaces pour les séniors
Bien des citoyens trouvent que le retraité est capable de mener une sorte de vie active après la retraite et l’accusent de se contenter de “hanter les cafés”. Une remarque plutôt désobligeante à laquelle M. Nasri répond que “les retraités n’ont pas tous un niveau intellectuel qui leur permet de se montrer actifs. De plus, même s’il est cultivé, le retraité n’a pas toujours les moyens de faire une activité. Et si l’on se réunit dans des cafés, c’est parce que nous ne trouvons pas de structures dédiées aux séniors et qui nous permettent de faire des activités intellectuelles ou physiques adaptées à notre âge et à nos conditions de santé. Du coup, le café se présente comme l’unique alternative lorsqu’on sort de la maison. Et la mise est doublée pour ceux qui vivent dans de petits appartements et n’ont pas assez d’espace chez eux. D’ailleurs, nous souhaitons tant qu’il y ait des maisons de culture et des espaces pour les séniors dans chaque délégation. Un lieu où l’on peut faire de la marche, visionner des films, lire un livre, suivre des matchs ou jouer à des jeux intellectuels.
Par ailleurs, il est vrai que nous n’avons pas de culture qui nous incite à préparer notre retraite dès un âge jeune. Souvent, on est pris par les responsabilités de la vie quotidienne et on ne pense à la retraite qu’à la toute dernière ligne avant soixante ans. Une personne active peine déjà à joindre les deux bouts, à payer ses crédits et ne pense qu’à survivre au jour le jour. Sous de pareilles conditions, on n’a pas le confort de laisser de l’argent de côté pour l’âge de la retraite”, note-t-il. Et de conclure. Ceci dit, la population retraitée est toutefois heureuse que la loi des finances de 2026 ait pensé aux retraités en augmentant leurs pensions.