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Culture

Vient de paraître – « 27 layla wa Layla » de Hatem Louati : Tragiquement drôle

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  • 16 janvier 17:45
  • 5 min de lecture
Vient de paraître – « 27 layla wa Layla » de Hatem Louati : Tragiquement drôle

« 27 layla wa Layla » (27 nuits et Layla) est un recueil de nouvelles en langue arabe de Hatem Louati. Il est paru d’abord en 2024, puis réédité récemment chez Sikelli Editions. L’auteur y aborde des sujets lourds, polémiques, voire tabous, avec une ironie audacieuse.

La Presse — Le nom de l’ouvrage fait allusion aux contes des Mille et Une Nuits (Alf layla w Layla). L’auteur s’est inspiré du titre dans une formule qui retient l’attention, doublée d’un jeu sur les homonymes. En fait, si la première « layla » est le nom commun qui signifie nuit, la deuxième est bien le prénom de sa bien-aimée. Toujours à la manière du grand classique oriental, une histoire devra être racontée chaque nuit, mais en inversant les positions cette fois.

C’est en effet l’auteur-narrateur qui endosse le rôle de la Shéhérazade et doit trouver un récit pour meubler chacune des 27 nuits d’attente jusqu’à la prochaine rencontre avec Layla. « J’ai vécu certaines de ces histoires, j’en ai entendu d’autres, et j’ai imaginé le reste », écrit Hatem Louati dans son introduction.

Le recueil est ainsi fait de 27 nouvelles de longueur inégale, entre deux et cinq pages. Or, contrairement à ce que la couverture pourrait suggérer, ce n’est absolument pas un contenu romantique ni lyrique, même si l’amour est évoqué. La préface de Chawki Bernissi prépare le lecteur à un ouvrage qui serait le miroir du quotidien tunisien, inspiré en grande partie de faits réels.

Les titres accrocheurs des nouvelles n’annoncent souvent pas le thème, mais introduisent le ton facétieux du récit. L’auteur a, en effet, abordé frontalement des sujets sérieux et sensibles avec un humour noir subversif. Son recueil conjugue ses influences littéraires diverses. On y croise des citations de Balzac et de Kant, des clins d’œil à des personnages de Georges Orwell et de Marquez, le tout mêlé à des proverbes et des expressions frappantes en dialecte tunisien et à des termes en français et même en anglais.

Le langage est en somme fluide et accessible, loin de la complexité gratuite et des artifices linguistiques. Une touche musicale vient accentuer l’intensité des moments clés de ces récits, comme une bande sonore où s’invitent Lotfi Bouchnak, Salah Farzit, Samir Loussif…

Hatem Louati n’a pas hésité à se pencher sur des sujets considérés comme gênants dans ses nouvelles : l’hypocrisie religieuse, l’opportunisme des profiteurs qui se sont déguisés en syndicalistes et en militants politiques, les recrutements par piston, les fonctionnaires fainéants, les faux profils qui envahissent la Toile, les problèmes conjugaux, les coaches de vie, ou ces nouveaux intrus qui se mêlent à l’intimité des couples.

Il a également peint un portrait cru de ce que vivent vraiment les jeunes, mais dont on ne parle pas, ou pas assez. Ces soucis, pourtant cruciaux, se heurtent continuellement à la langue de bois de certains responsables. Or, ce qui distingue l’écriture de Hatem Louati, ce n’est pas uniquement le choix des questions soulevées qui varient entre les enjeux traditionnels et d’autres d’une originalité percutante.

Comme il tenait à transmettre les idées et les émotions de la manière la plus saisissante, qui ne laisse certainement pas le lecteur indifférent, l’humour sombre et cynique était alors un de ses outils les plus redoutables. Hatem Louati a alors manié avec virtuosité le sarcasme et la cruauté pour mettre en lumière des aspects sombres particulièrement tunisiens ou même universels.

Il multiplie dans ses nouvelles les portraits caricaturaux, les scènes satiriques, les tournures classiques en arabe littéraire brillamment détournées et des références subtiles à des expressions tunisiennes à l’origine inappropriées, mais manipulées dans un format hilarant et provocant à la fois. Ses personnages disent parfois le contraire de ce que l’on pense réellement, remettant en question les normes établies. Certaines scènes émouvantes, voire traumatisantes,Ò sont tournées en dérision d’une façon absurde qui brise les conventions.

Par sa manière si singulière de jouer avec l’horreur et les drames, Hatem Louati prend un malin plaisir à flirter avec les limites du tragique. Il a donc créé un contraste entre la gravité des sujets qu’il met en lumière et la légèreté apparente du ton utilisé, ce qui suscite le rire certes, mais aussi une réflexion critique.

Il nous livre ainsi un recueil de nouvelles drôles, amères, agressives et épatantes à la fois. Au final, « L’ironie, c’est la gaieté et la joie de la sagesse », comme l’affirme Anatole France.« 27 layla wa Layla » est ainsi un livre pour divertir, mais qui ne se contente pas de faire rire. Il choque, il dérange, et il pousse à réfléchir.

Notons que Hatem Louati a déjà publié deux autres recueils de nouvelles de styles différents, « Hibiscus » et « Asdiquaouna aladhina la narahom » (Nos amis invisibles) avec des récits teintés de suspense et d’horreur.

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Auteur

Amal BOU OUNI

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