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Pharmacie : La nécessaire mue

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  • 19 janvier 17:15
  • 9 min de lecture
Pharmacie : La nécessaire mue

Réunis à Tunis les 16 et 17 janvier, les pharmaciens ont placé la formation continue, la révision du Code de déontologie et la digitalisation au cœur des 13es Journées du Conseil régional de l’Ordre des pharmaciens de Tunisie, dans un contexte marqué par de profondes mutations scientifiques, réglementaires et économiques.

La Presse — Dans un contexte caractérisé par des évolutions scientifiques rapides, des transformations réglementaires constantes et des attentes de plus en plus élevées des patients et des systèmes de santé, la formation continue n’est plus une option; elle est devenue une nécessité. Elle constitue un levier essentiel pour garantir la qualité des soins, renforcer la sécurité des pratiques et accompagner l’évolution de nos métiers, a souligné Dr Aida Chekir, présidente du Cropt, dans son allocution d’ouverture de ces journées, qui se veulent un espace privilégié d’échanges, de mise à jour des connaissances et de partage d’expériences.

En effet, ces journées permettent notamment d’aborder des thématiques essentielles, telles que la maîtrise du Code de déontologie, socle fondamental de la profession, ainsi que les conditions et les exigences de l’exercice pharmaceutique dans leurs dimensions scientifique, réglementaire, éthique et professionnelle.

Cette 13e édition a été également marquée par le lancement officiel de la plateforme Apothicaire, une solution numérique innovante dédiée à la gestion des tableaux de garde. L’initiative en question illustre la volonté d’accompagner la modernisation de l’exercice pharmaceutique, de faciliter l’organisation des gardes et d’améliorer la coordination entre les acteurs, au bénéfice des professionnels comme des usagers, a expliqué la présidente du Cropt.

La profession pharmaceutique valorisée par la présidence

Prenant la parole à l’occasion de ces journées, le président du Conseil national de l’Ordre des pharmaciens de Tunisie (Cnopt), Mustapha Laroussi, a insisté sur l’importance de la formation continue dans le secteur pharmaceutique, rappelant que la pharmacie est un monopole de compétence et que cette compétence passe inéluctablement par une formation continue.

Il est également revenu sur la récente rencontre avec le président de la République, consacrée aux difficultés rencontrées par les officines, notamment celles liées à la Caisse nationale d’assurance maladie (Cnam). À cette occasion, Mustapha Laroussi a mis en avant «le respect manifesté par le Président de la République à l’égard de la profession pharmaceutique», estimant que cela constitue «une source de fierté, mais aussi une responsabilité accrue vis-à-vis du citoyen».

Mustapha Laroussi a indiqué que le Code de déontologie de la profession a récemment été fortement mis à l’épreuve dans un contexte de tensions entre les officines et la Cnam. Il a, à cet égard, souligné l’impérieuse nécessité de réviser ce texte, en vigueur depuis plus d’un demi-siècle, afin de l’adapter aux évolutions actuelles et aux nouvelles réalités du secteur pharmaceutique.

Responsabilité et éthique : un Code à revisiter

La question du Code de déontologie et de la responsabilité pharmaceutique a occupé une place centrale dans les débats, en particulier lors de la première journée. À cet égard, l’intervention de la présidente, Aida Chekir, a porté sur l’évaluation du niveau de maîtrise du Code de déontologie dans la pratique quotidienne du pharmacien. Rappelant le cadre juridique, notamment le décret n°75-835 du 14 novembre 1975, elle a mis en lumière les obligations et principes fondamentaux de la profession, fondés sur la responsabilité, l’indépendance, la transparence, la confidentialité, l’éthique et la confiance.

Le Code a été passé en revue dans ses différentes dimensions : le comportement du pharmacien, ses relations avec l’Ordre, l’administration, le public et les autres professionnels de santé, ainsi que ses devoirs en matière de protection de la santé, de gestion de l’établissement pharmaceutique, de confraternité et de formation des stagiaires. Les interdictions liées à certaines pratiques commerciales, à la concurrence déloyale et aux conventions illicites ont également été évoquées.

Toutefois, plusieurs limites majeures ont été relevées. Le Code, dans sa forme actuelle, n’est plus pleinement adapté à la diversité des métiers pharmaceutiques (officinal, hospitalier, industriel, biologique ou encore aux nouveaux métiers émergents). Sa terminologie, parfois complexe et imprécise, peut donner lieu à des interprétations erronées ou insuffisantes, exposant certaines pratiques à des risques de non-conformité.

Cette situation soulève une problématique essentielle : comment assurer une application effective du Code dans un contexte marqué par des contraintes juridiques, pédagogiques et organisationnelles, avec pour conséquences potentielles une atteinte à la crédibilité de la profession et des risques pour la santé publique. En conclusion, l’intervenante a insisté sur le caractère indispensable de la maîtrise du Code de déontologie et a appelé à un engagement collectif en faveur du renforcement de l’éthique professionnelle.

Un état des lieux reposant sur des questionnaires élaborés par Dr Sophie Ben Youssef, ainsi qu’une analyse statistique des plaintes et des dossiers disciplinaires présentée par Dr Thouraya Enneifer, secrétaire générale du Cnopt, ont permis d’éclairer les participants sur les défis actuels et de dégager plusieurs constats dont notamment la nécessité de réviser le Code de déontologie qui, selon les intervenants, remonte à près d’un demi-siècle.

D’après ces questionnaires, le nombre de plaintes liées au Code de déontologie a fortement augmenté (+143%) entre 2023 et 2025, les pharmaciens étant à l’origine de la majorité (80% en 2025), tandis que la vigilance des citoyens progresse. Les litiges concernent principalement la vente irrégulière de médicaments, le non-respect des horaires ou des conditions de stockage, le manquement au devoir de confraternité, ainsi que des pratiques commerciales interdites. Le conseil de discipline a prononcé des sanctions proportionnées, allant de l’avertissement à l’interdiction temporaire, seules 7 % des affaires étant classées sans suite. Selon Dr Enneifer, ces données confirment le rôle central de l’Ordre dans le respect du Code, qui demeure obligatoire malgré la nécessité de sa révision pour l’adapter aux évolutions du secteur.

Addiction : quel rôle pour le pharmacien ?

Le rôle du pharmacien dans l’orientation et l’accompagnement face aux troubles de l’usage de substances a été mis en lumière par la Dr Faten Driss, médecin addictologue à l’hôpital Razi et experte en santé mentale. «Les personnes dépendantes sont partout, y compris au sein des familles. Il est impératif de briser la stigmatisation et les tabous», a-t-elle averti.

Les statistiques révélées en matière de consommation de drogues donnent froid dans le dos, d’autant plus que l’initiation à la consommation intervient à un âge de plus en plus précoce, sans compter le phénomène préoccupant de la féminisation de la consommation. Ainsi, les quantités d’héroïne saisies par les services de la douane sont passées de 3,359 kg en 2020 à 11,582 kg en 2022. Pour le Buprénorphine Subutex, on est passé de 2 796 en 2020 à 19 604 en 2022. Un contexte particulièrement alarmant chez les jeunes, qui impose de s’arrêter sur le phénomène de l’addiction, d’en analyser les causes profondes et d’explorer les pistes de prévention, de prise en charge précoce et de coordination entre les professionnels de santé, au premier rang desquels le pharmacien.

L’experte a insisté sur le rôle central du pharmacien dans la prise en charge des conduites addictives. Un rôle multidimensionnel — humain, clinique et social — qui fait du pharmacien un acteur de proximité, à la fois informateur, conseiller et accompagnateur du patient. À ce titre, il est appelé à analyser les situations, vérifier les usages, orienter les personnes concernées et contribuer activement à la promotion ainsi qu’à l’amélioration de la santé et du bien-être.

Dans ce cadre, le pharmacien doit être en mesure d’identifier et de comprendre les principales conduites addictives rencontrées en officine et leurs impacts sur la santé des patients. Il lui revient également d’informer, d’orienter et d’accompagner les personnes concernées vers des dispositifs de prise en charge adaptés, tout en adoptant une communication appropriée et une posture relationnelle professionnelle, respectueuse de l’éthique et de la confidentialité. Son intervention s’inscrit, en outre, dans une démarche de prévention et de suivi des addictions, en cohérence avec les orientations de santé publique.

L’experte a également mis l’accent sur l’importance de l’écoute active et d’un accompagnement fondé sur l’équilibre entre rigueur et bienveillance, confidentialité et absence de jugement, afin d’instaurer un climat de confiance. Elle a, par ailleurs, souligné la nécessité de renforcer la sensibilisation contre l’automédication.

L’accompagnement des patients et la lutte contre la stigmatisation constituent ainsi des dimensions essentielles de l’activité officinale. Enfin, une table ronde a été consacrée à l’exercice du pharmacien d’officine, abordant le délicat équilibre entre obligations professionnelles et impératifs de rentabilité économique.

Les 13es Journées du Cropt ont été enrichies par des ateliers pratiques consacrés aux interactions médicamenteuses majeures en officine, à la déclaration des effets indésirables et à la notification des incidents liés aux dispositifs médicaux. Des tables rondes ont également permis d’aborder l’équilibre délicat entre obligations professionnelles et impératifs de rentabilité économique, dans un contexte de pressions croissantes sur les officines.

Il est à souligner que la cérémonie d’ouverture a été suivie d’un moment de recueillement, au cours duquel un hommage appuyé a été rendu aux pharmaciens disparus. Une pensée particulière a été exprimée pour feu le Professeur Amor Toumi, figure emblématique de la profession pharmaceutique et ancien haut fonctionnaire de l’OMS, dont l’apport scientifique, pédagogique et humain restera gravé dans les mémoires et continuera d’inspirer les générations présentes et futures.

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Auteur

Samir DRIDI

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