Invitée jeudi soir de l’émission Écosphère sur RTCI, l’enseignante universitaire et l’économiste Habiba Nasraoui Ben M’rad a présenté les conclusions de son étude portant sur l’impact des investissements directs étrangers (IDE) sur le bien-être économique dans les pays en transition, dont la Tunisie.
Habiba Nasraoui Ben M’rad définit l’investissement direct étranger comme les flux d’investissement net visant à acquérir une participation durable d’au moins 10 % des actions avec droits de vote dans une entreprise opérant dans un autre pays.
Ce seuil, fixé par le FMI, l’OCDE et la Banque mondiale, permet de distinguer les IDE des investissements en portefeuille, jugés plus volatils et spéculatifs
L’universitaire souligne que les IDE constituent une ressource non génératrice de charge supplémentaire, stable et à long terme, contrairement aux prêts bancaires qui créent de l’endettement ou aux investissements en portefeuille à visée spéculative.
La chercheuse rappelle que la croissance économique ne constitue plus la seule métrique du progrès. Le développement doit intégrer trois dimensions : économique, sociale et environnementale.
C’est de la combinaison de ces trois dimensions que découle la notion de bien-être, la croissance seule pouvant générer inégalités sociales et mal vivre ensemble.
L’originalité de l’étude réside dans son échantillon comprenant la Tunisie et les pays d’Europe centrale et orientale : Bulgarie, Croatie, Roumanie, Slovénie, Hongrie, République tchèque, Estonie, Lettonie, Lituanie, Slovaquie et Pologne.
Ces pays partagent une double transition : politique en tant que jeunes démocraties issues de l’ancien bloc de l’Est ou du printemps arabe, et économique via des réformes visant l’intégration à l’économie de marché.
Habiba Nasraoui Ben M’rad affirme que les études examinant le rôle des IDE sur le bien-être économique sont rares, et encore davantage sur les pays en transition.
Son travail se distingue par l’utilisation de variables explicatives macroéconomiques, politiques et institutionnelles jamais considérées ensemble auparavant. Les mécanismes de transmission : capital humain et système financier La chercheuse identifie plusieurs canaux d’impact.
Le premier est la capacité d’absorption via le capital humain. Elle explique que les transferts technologiques, appelés spillovers technologiques, constituent l’un des principaux effets positifs des IDE, et que dans les pays où le niveau d’éducation est plus élevé, l’impact est maximisé.
Pour la Tunisie, elle souligne que le pays dispose d’écoles d’ingénieurs au niveau des meilleures écoles internationales, dont les diplômés sont très demandés à l’échelle mondiale.
L’État tunisien devrait selon elle accorder davantage d’importance à ces écoles et à leurs diplômés. L’efficacité du système financier constitue le second mécanisme.
Elle explique que les pays dotés d’un stock minimal de capital humain, seuil que la Tunisie dépasse, associé à un mécanisme de marché financier efficace, peuvent absorber pleinement les apports des IDE.
Elle plaide pour une réforme du système financier tunisien orientée vers un modèle plus social, solidaire et coopératif.
La qualité institutionnelle comme déterminant clé L’universitaire détaille les six indicateurs de gouvernance utilisés par la Banque mondiale pour mesurer la qualité institutionnelle : l’avoir et la responsabilité, la stabilité politique, l’efficacité gouvernementale, la qualité réglementaire, l’état de droit et le contrôle de la corruption.
Sur la Tunisie, elle précise que le pays bénéficie d’une stabilité politique, entendue comme l’absence de terrorisme et de guerre civile. Elle note que les économistes s’accordent sur le fait que les différences entre institutions économiques expliquent les disparités de développement.
La qualité institutionnelle constitue ainsi un canal majeur par lequel les IDE influencent la performance économique du pays hôte.
Un impact multiple sur l’économie Habiba Nasraoui Ben M’rad résume les effets des IDE : accroissement de l’investissement intérieur, stimulation du marché du travail, amélioration de la concurrence et augmentation de la productivité des investissements nationaux.
Concernant l’emploi, elle cite des études démontrant que les IDE réduisent le chômage et augmentent le salaire moyen des travailleurs en proposant généralement des rémunérations supérieures aux niveaux locaux, ce qui entraîne une hausse des salaires dans les autres secteurs et améliore le PIB par habitant.
Pour la Tunisie, l’urgence est criante selon la chercheuse : le taux d’épargne national brut atteint seulement 4 % contre 10 % avant 2011, un niveau cruellement insuffisant.
Elle rappelle que la Tunisie, comme tout pays en développement ou en transition, souffre d’un écart structurel entre épargne et investissement, l’épargne dégagée ne permettant pas d’assurer le financement de l’investissement.