Alors que de nouvelles vagues de pluie sont annoncées et que les événements extrêmes tendent à se répéter, on n’a plus droit à l’erreur ni à l’improvisation
La Presse — Les pluies diluviennes qui se sont abattues, particulièrement sur le Grand Tunis et le Cap Bon, comptent parmi les plus marquantes de ces cinquante dernières années. Elles ont une fois de plus éprouvé la capacité de certains services à anticiper et gérer les risques climatiques. Malgré des décennies d’investissements et de discours sur la prévention des catastrophes naturelles, ces intempéries ont mis en lumière la fragilité persistante des mécanismes de gestion de crise, tant au niveau des institutions que dans les réactions de la population.
Quand les alertes sont ignorées
Il convient de souligner que l’Institut national de la météorologie (INM) n’a pas ménagé ses efforts, multipliant les alertes, affinant ses bulletins et augmentant progressivement le niveau de vigilance au fil de l’évolution de la situation. Les avertissements étaient clairs, répétitifs et largement diffusés : cumuls exceptionnels de pluie, vents violents, risques élevés d’inondations… Sur le plan de l’information météorologique, l’alerte a donc bel et bien été donnée.
Pourtant, et c’est là le paradoxe, ces signaux n’ont pas déclenché les réflexes nécessaires. Ni les citoyens ni certaines institutions n’ont pleinement intégré la culture du risque qu’exigent de tels événements extrêmes. L’absence de mesures préventives fortes et coordonnées a réduit à néant l’efficacité des alertes, transformant ce qui aurait pu rester une situation partiellement maîtrisable en un épisode aux lourdes conséquences humaines et matérielles.
Dès les premières alertes, des actions concrètes auraient pu être engagées, tant au niveau national que régional. Ce qui n’a pas été le cas. Faute d’inspections systématiques des réseaux d’évacuation des eaux pluviales et de nettoyage régulier des avaloirs avant la saison des fortes pluies, ces opérations sont restées insuffisantes, voire totalement absentes dans certaines zones, laissant de nombreux habitants vulnérables face à la montée des eaux.
Même pas de passerelles temporaires !
Dans le même temps, très peu de mesures concrètes ont été prises pour faciliter l’évacuation des habitants ou garantir l’accès aux hôpitaux et aux points d’approvisionnement essentiels. La mise en place de passerelles temporaires, la distribution de sacs de sable ou la préparation d’abris d’urgence auraient pourtant permis de limiter l’isolement de nombreux citoyens. À défaut, le pays a été confronté à des images désormais tristement familières, avec des quartiers coupés du monde, des familles piégées et des habitations submergées par les eaux.
Aussi paradoxal que cela puisse paraître, les guides de gestion des eaux pluviales en milieu urbain existent depuis des années, figurent sur les étagères des administrations et sont régulièrement évoqués lors de conférences et de réunions techniques. Dans la pratique, ils restent cependant trop souvent de simples discours.
De la ville éponge à la ville submergée
L’un de ces documents de référence publié en octobre 2024 rappelait l’importance de la gestion durable des eaux pluviales face à l’urbanisation rapide et aux effets du changement climatique qui favorisent les inondations. Il recommandait de limiter l’imperméabilisation des sols, de réduire les risques d’inondation et de valoriser les eaux pluviales dans un contexte de stress hydrique. Ce guide s’appuie sur les pratiques traditionnelles tunisiennes et sur des expériences internationales, et il introduit le concept de «ville éponge» fondé sur des solutions techniques durables capables de renforcer la résilience des villes face aux événements climatiques extrêmes.
Sur le terrain, l’écart entre théorie et réalité reste frappant. Les recommandations existent, les outils sont disponibles, mais leur mise en œuvre demeure souvent timide, voire absente. La notion de ville-éponge se transforme trop fréquemment en ville submergée, où l’eau n’est ni absorbée ni maîtrisée, mais subie, avec des dégâts qui auraient pu être largement évités.
Des solutions à prendre en considération
Dans plusieurs régions touchées par ces fortes pluies, ce sont les habitants eux-mêmes qui ont dû prendre les devants. Spontanément, ils se sont organisés en groupes pour aider les personnes en difficulté, pomper l’eau des maisons inondées avec des moyens rudimentaires, nettoyer les rues, curer les canalisations et débloquer les avaloirs, faute d’une intervention rapide et coordonnée des services municipaux dans certaines zones. Ces actions, parfois héroïques, révèlent à la fois la résilience des citoyens et les limites criantes des infrastructures et de la gestion locale de crise.
Face à cette situation, l’urgence n’est plus seulement de constater les lacunes, mais d’agir immédiatement. Les autorités doivent transformer les alertes météorologiques en mesures concrètes en suspendant préventivement les cours et les activités non essentielles dans les zones à risque, en sécurisant les axes routiers stratégiques, en mobilisant les équipes de protection civile et en préparant logistique et structures d’accueil dans les hôpitaux et centres d’urgence.
Au niveau local, un plan d’intervention rapide doit être activé dès l’émission d’une alerte rouge ou orange. Il inclut le nettoyage ciblé des avaloirs, la protection des quartiers vulnérables, l’installation de dispositifs temporaires de drainage et l’assistance aux populations exposées. Une communication claire, continue et coordonnée avec les citoyens est également indispensable pour instaurer les bons réflexes et limiter les comportements à risque.
Plus droit à l’erreur
À moyen terme, il s’agit de changer profondément la manière de gérer ces situations. Les guides et stratégies existants doivent cesser d’être de simples documents de référence et devenir de véritables outils contraignants, intégrés aux politiques publiques locales et nationales, avec des responsabilités clairement définies et des mécanismes de suivi et d’évaluation.
Enfin, alors que de nouvelles vagues de pluie sont annoncées et que les événements extrêmes tendent à se répéter, on n’a plus droit à l’erreur ni à l’improvisation. Le passage d’une gestion réactive à une véritable culture de prévention constitue désormais une nécessité vitale. C’est à ce prix seulement que les alertes météorologiques pourront pleinement jouer leur rôle et que les prochaines intempéries cesseront d’être synonymes de drames évitables