gradient blue
gradient blue
Economie

Retards des projets publics : Une facture lourde pour les finances de l’État

Avatar photo
  • 24 janvier 18:15
  • 6 min de lecture
Retards des projets publics : Une facture lourde pour les finances de l’État

Les retards chroniques dans la réalisation des projets publics apparaissent comme l’un des principaux freins à l’efficacité de l’investissement en Tunisie. Bien au-delà de simples dysfonctionnements administratifs, ces retards entraînent un renchérissement significatif des coûts, fragilisent la confiance des citoyens et réduisent l’impact des politiques publiques sur la croissance et le développement régional.

A la lumière des constats dressés, l’analyse de Mustapha Boubaya, expert en passation des marchés publics et consultant-formateur en management des projets, met en évidence l’urgence d’accélérer la mise en œuvre des projets publics et de renforcer leur bonne gouvernance, un enjeu qui s’impose aujourd’hui comme un facteur économique majeur.

La Presse — La réalisation d’un projet se traduit automatiquement par une hausse de son coût en cas de retard. Même limité à quelques mois, un tel décalage peut entraîner un doublement des coûts d’une année à l’autre. Cette dérive est d’autant plus prononcée dans le contexte actuel de stagflation, marqué par des fluctuations rapides, parfois hebdomadaires, des prix, qui exercent une forte pression sur les finances publiques de l’Etat.

A ce propos, Mustapha Boubaya, expert en passation des marchés publics et consultant-formateur en management des projets, souligne que ces dérapages de délais constituent aujourd’hui l’un des principaux facteurs de renchérissement des investissements publics.

Effets et conséquences attendues

Lorsque ces retards deviennent récurrents et s’accumulent d’une année à l’autre, ils engendrent de profondes déceptions chez les citoyens bénéficiaires des projets concernés. En effet, faute de pouvoir jouir, dans les délais annoncés, des infrastructures promises, leurs attentes se transforment progressivement en défiance à l’égard de l’action publique.

Selon Boubaya, cette défiance se traduit souvent par des doutes croissants quant à l’impact réel des projets, aussi bien sur l’activité économique que sur la croissance, le bien-être du citoyen et, plus largement, sur le développement des localités et des régions concernées. A cet égard, le rapport de l’Instance Générale de Contrôle, établi à l’issue de l’examen de plusieurs centaines de projets dans différents gouvernorats, a mis en évidence une dizaine de causes majeures de retard affectant plus de 400 projets.

Parmi les facteurs les plus déterminants figurent notamment des études défaillantes ou inachevées, une mauvaise programmation initiale, les relances répétées des appels d’offres, ainsi que la non-participation des entreprises aux appels d’offres pour diverses raisons.  Celles-ci incluent, entre autres, le lancement simultané de plusieurs appels d’offres, les retards de paiement, la dégradation des relations contractuelles, l’éloignement ou l’inaccessibilité des sites de projets, la rareté des carrières à proximité, ou encore le nombre limité d’entreprises capables de réaliser de grands projets, estimé à seulement 212 pour les projets dépassant 1.500 millions de dinars.

En effet, Boubaya a révélé que ces causes peuvent être évitées à condition d’y apporter des réponses structurelles, notamment le renchérissement systématique du coût des projets et la privation prolongée des infrastructures attendues. Ces deux effets combinés compromettent l’efficacité des interventions publiques et réduisent leur impact sur l’investissement, la croissance économique et le développement. L’expert insiste sur quatre mesures essentielles. La première consiste à dépasser la lourdeur de l’arsenal juridique en encadrant les projets publics, en associant l’ensemble des parties prenantes dès la phase de programmation.

Une telle décision concertée permet d’octroyer, toutes les autorisations nécessaires à la réalisation des projets, sous réserve des conditions émises par les acteurs concernés. Cette approche contribue également à éliminer la majorité des blocages fonciers, responsables du gel de nombreux projets depuis parfois plus de dix ans, notamment dans les gouvernorats de l’Ariana, Bizerte, Siliana et Ben Arous, Tunis et Nabeul.

Renforcer l’efficacité  du pilotage des projets

La deuxième mesure porte sur la révision des procédures budgétaires. Cette dernière est à l’origine de la suspension de nombreux projets pour indisponibilité des financements, y compris après le lancement des appels d’offres et l’attribution des marchés. A titre d’exemple, Boubaya rappelle que l’indisponibilité des crédits concerne, selon le rapport de l’Instance Générale de Contrôle, près de 38 % des projets en retard examinés en 2024 dans le gouvernorat de Kasserine.

La troisième mesure majeure réside dans l’institution d’un Dispositif National de Pilotage des Projets Publics (Dnppp), destiné à rationaliser la gestion des projets et à prévenir la quasi-totalité des causes de blocage et d’improvisation. Ce dispositif repose sur un changement profond du mode de pilotage, en vue d’assurer une exécution efficace des projets et une gouvernance rigoureuse des deniers publics.

A ce titre, l’expert préconise la systématisation de l’octroi des autorisations préalables dès la programmation des projets, ainsi que la simplification des procédures administratives, notamment celles relatives aux marchés publics.  Ces réformes, objet d’un récent Conseil ministériel tenu en novembre 2025, permettent de gagner plusieurs mois, voire des années, et d’éviter les suspensions fréquentes liées aux lourdeurs administratives.

Elles contribuent ainsi à renforcer l’efficacité du pilotage des projets et à instaurer une gouvernance plus rationnelle des investissements publics, devenue indispensable à la situation économique actuelle. Enfin, Mustapha Boubaya plaide pour que toute autorisation administrative préalable soit traitée dans un délai maximal d’un mois, ou six semaines au plus.

Cette approche irait au-delà des dispositions prévues par le décret-loi n°68 du 19 octobre 2022 et renforcerait l’attractivité et la fluidité des investissements publics et privés. Le dispositif de pilotage préconisé, fondé sur la nomination d’un chef de projet, la constitution d’équipes-projets dédiées et le déploiement d’outils modernes de gestion, viserait à la maîtrise systématique du triptyque “Qualité, Coût, Délai” condition essentielle pour garantir l’efficacité des projets publics et répondre aux recommandations formulées par l’Instance Générale de Contrôle dans son rapport 2024.

Avatar photo
Auteur

Sabrine AHMED

You cannot copy content of this page