Sofiène Doghri, vice-président du Groupement professionnel des industriels cosmétiques de la conect, à La Presse : « Il faut soutenir l’industriel tunisien, pas le produit importé ! »
A l’occasion des 1ères journées parapharmaceutiques, La Presse a rencontré Sofiène Doghri, vice-président du Groupement professionnel des industriels cosmétiques, qui a pointé des préoccupations majeures liées à la santé du consommateur tunisien ainsi qu’à la concurrence des produits importés. Un projet de loi serait en cours d’élaboration et devrait, selon notre interlocuteur, soutenir l’industriel tunisien et non pas l’importation. Interview.
La Presse — Présentez-nous d’abord le secteur parapharmaceutique et particulièrement l’industrie cosmétique que vous représentez.
C’est un secteur relativement nouveau en Tunisie, dans la mesure où la plupart des produits parapharmaceutiques qu’on utilisait étaient des produits importés. Au cours des 10 ou 20 dernières années, des industriels ont commencé à produire des articles parapharmaceutiques. C’est donc quelque chose de nouveau, mais nous avons de grandes compétences dans le secteur.
Le secteur de la cosmétique, qui est l’un des segments importants de la parapharmacie, compte actuellement pas moins de 800 usines qui emploient plus de 10 mille employés dont le taux d’encadrement dépasse les 50%. C’est un secteur qui représente une richesse nationale.
Nous sommes là, aujourd’hui, à l’occasion des 1ères journées parapharmaceutiques, qui regroupent toutes les chaînes de valeur du secteur, pour débattre de son avenir, notamment son potentiel à l’export.
Il faut noter que nous étions importateurs de ces produits, avant de devenir producteurs, ensuite exportateurs, générant des entrées en devises conséquentes. La demande est grande au niveau international et je suis confiant que la Tunisie deviendra une plateforme de ces produits en Afrique, vu le développement de cette industrie.
Le volet réglementaire a été présenté comme l’une des problématiques de ces journées. Qu’en est-il au juste ?
Il faut d’abord noter que les autorités de tutelle déploient des efforts importants pour organiser le secteur. Pour qu’il y ait développement, je pense que nos réglementations doivent évoluer. Actuellement, il y a une proposition de loi dans ce sens, initiée par le ministère de la Santé — à travers l’Agence du médicament —, pour organiser la commercialisation, l’importation, la production et toute la chaîne de valeur.
Dans ce cadre, nous avons eu des rencontres avec le ministre de la Santé, depuis environ une année, aux cours desquelles nous avons présenté nos préoccupations. Le ministre nous a rassurés, mais apparemment le projet de loi n’en a pas encore tenu compte. Heureusement qu’il s’agit encore d’un projet…
C’est quoi le problème au juste ?
Il y a deux volets que nous considérons dangereux dans ce projet de loi. Les produits finis cosmétiques importés que nous utilisons sont soumis au contrôle de qualité au niveau des services du ministère du Commerce ainsi que ceux du ministère de la Santé, ce qui constitue une garantie importante pour la santé du citoyen.
Malheureusement, le projet de loi, écrit noir sur blanc, prévoit, dans le cadre de la facilitation de l’importation, d’exempter de contrôle pendant deux ans tout produit n’ayant causé aucun problème pendant deux ans.
Nous respectons la volonté de la tutelle de faciliter les importations, mais à notre sens, c’est contraire aux orientations tracées par le Président de la République favorisant le principe du compter-sur-soi.
C’est une clause, donc, doublement dangereuse, qui risque de mettre la santé du Tunisien en péril (en l’absence de contrôle et d’analyses à l’import), mais aussi qui a des retombées négatives sur la balance des paiements et, partant, elle va à l’encontre des choix nationaux…
En outre, le projet de loi prévoit d’appliquer la réglementation européenne 1223 de 2009 qui n’est pas adaptée au contexte, au marché et au consommateur tunisiens et, de toute manière, ne peut pas être mise en œuvre par les industriels tunisiens. C’est une loi qui a été conçue pour le climat européen, le consommateur européen et les spécificités dermatologiques européennes qui ne sont pas les mêmes en Tunisie.
Mais pour exporter vers l’Europe, il faut respecter les normes européennes n’est-ce pas ?
C’est tout à fait logique ! Les Européens ont leur souveraineté et ont le droit d’exiger le respect des normes européennes. Mais nous aussi nous avons notre souveraineté et les normes qui vont avec le consommateur tunisien et le marché local…
Nous devons imposer, nous autres, notre souveraineté et nos lois issues de notre réalité. Et nous avons bien des compétences pour le faire.
C’est quoi la problématique fiscale évoquée par certains et qui favorise les produits importés ?
C’est le même principe. Il se trouve que le produit fabriqué en Tunisie est pénalisé par rapport au produit importé. Est-ce logique que le produit importé paye moins de taxe que le produit fabriqué en Tunisie, alors qu’ils peuvent se retrouver sur le même étalage ?
Par exemple, le droit sur la consommation instauré en 2018 sur les produits cosmétiques. C’est une taxe de 25% instaurée dans le cadre d’un élan citoyen pour soutenir l’économie du pays et qui devait durer une seule année. Malheureusement, elle continue d’être appliquée jusqu’à ce jour.
Pour les produits importés, elle est appliquée sur la valeur d’achat du produit à l’import. Mais pour le même produit confectionné en Tunisie, elle est appliquée au niveau de la vente, ce qui pénalise le produit tunisien. Prenons l’exemple d’une crème hydratante vendue au consommateur final à 40 dinars. Si elle est importée à 10 dinars (par exemple), elle ne paye que 2,5 dinars. La même crème si elle est produite en Tunisie et vendue à 40 dinars, paye 25% de taxe, soit 10 dinars. La concurrence n’est pas saine !
Dans d’autres pays, c’est tout à fait le contraire : le produit local est encouragé et le produit importé est taxé…
Pour conclure ?
Nous, en tant qu’industriels, jamais nous n’abandonnerons notre pays. Si nous avons développé ce créneau, c’est qu’il y a eu des sacrifices. Les usines que nous avons construites constituent, par ailleurs, une richesse nationale que nous lèguerons, avec fierté, aux générations futures. Et qui dit usine, c’est pas uniquement du bâti et du matériel, c’est aussi un savoir-faire et des sacrifices de plusieurs années. Autant donc combler les préoccupations et soutenir l’élan de développement d’une filière par-dessus tout prometteuse !