Chroniques de la Byrsa
Rendre à Ahmed 1er Bey ce qu’on lui doit
Avant-hier, c’est-à-dire vendredi 23 courant, devaient se tenir, au siège de l’Académie tunisienne des sciences, des lettres et des arts Beït–El-Hikma, une conférence et une projection de film autour du thème de l’abolition de l’esclavage en Tunisie à l’occasion de la commémoration du cent quatre vingtième anniversaire de la promulgation du décret proclamant cette abolition.
Un événement fondateur qui place la Tunisie, comme nous l’écrivions il y a un peu plus d’un mois, en deuxième position sur le podium des nations émancipatrices de l’asservissement de l’homme par l’homme, juste derrière le Royaume-Uni et avant les Etats-Unis et la France. Mais voilà : pour des raisons qui nous échappent, cette activité a été reportée dans un premier temps à «une date ultérieure» et, ensuite, au 4 février prochain.
Il se trouve que, dès l’annonce de l’événement, je l’ai noté sur mon agenda et je suis passé à autre chose en attendant le jour où je me suis présenté comme une fleur au Palais de l’Académie pour me retrouver devant une porte close par laquelle sont passés deux fonctionnaires qui quittaient les lieux et qui m’ont informé du report «comme annoncé sur notre page».
Et comme j’étais seul à me présenter, j’en ai déduit que «les autres» sont plus sérieux que moi et consultent régulièrement la page de l’Académie. Voilà.
En attendant la tenue de cette conférence, je ne saurais m’empêcher d’anticiper sur sa teneur en évoquant un aspect de la question qui a pu servir, par le passé comme, peut-être, de nos jours aussi, à relativiser la portée de la réforme audacieuse du Mouchir Ahmed Bey qui veut qu’elle découle davantage de pressions européennes, particulièrement britanniques, sur le monarque tunisien que d’une volonté réformatrice plus générale.
Le jeune prince avait pour son pays de grandes ambitions modernistes
Pour qui veut entretenir le doute sur l’inspiration réelle qui a présidé à l’adoption de cette initiative, il suffit de rappeler le contexte dans lequel elle a vu le jour.
Les contemporains d’Ahmed 1er Bey aussi bien que les historiens qui leur ont succédé, notamment Mohamed Bayrem V, relèvent qu’avant d’accéder au trône husseinite, le jeune prince avait de grandes ambitions modernistes pour son pays.
Il caressait le projet de le doter d’une armée nombreuse, d’une marine de guerre régulière, d’une école polytechnique, d’un hôtel de la monnaie, d’un palais, etc.
Et cette modernité, le bey en a fait une règle de conduite dans sa vie privée, par exemple en n’ayant qu’une seule épouse, Lella Jannèt Baya. Bien avant la promulgation du décret historique, il a réformé l’enseignement à l’université la Zeitouna.
Il a créé l’Ecole militaire du Bardo (1840), creuset d’enseignement moderne dans lequel s’est formée l’élite réformatrice du pays, dont le grand Khéireddine Pacha. Il a autorisé en août 1840, la pose de la première pierre de la cathédrale de Carthage en haut de la colline de la Byrsa.
C’est donc bien une inspiration moderniste, progressiste, dira-t-on aujourd’hui, qui a dicté le décret du 23 janvier 1846, en parfaite conformité avec les convictions intimes du monarque tunisien.