Elles courent trois lièvres à la fois, avec des responsabilités au travail, à la maison et dans le cercle familial, subissant le rythme harassant de la société sans pouvoir trouver une issue définitive à leur envie de repos et de bien-être. Une véritable charge mentale sans fin, où elles doivent jongler en permanence entre boulot, maison, parents et enfants. Tout cela sans vacances… Mais comment font-elles ?
La Presse — Chaque matin, bien avant que la ville ne s’éveille, des milliers de femmes tunisiennes sont déjà debout. La journée commence dans la hâte et la fatigue, entre les enfants à préparer, la maison à organiser et les obligations qui s’accumulent, il y a déjà «un trop-plein». Avant même d’arriver au travail, une grande partie de leur énergie est déjà consommée. Au bureau, à l’usine ou dans l’administration, elles accomplissent leur tâche avec sérieux, conscientes qu’elles doivent souvent prouver davantage pour être reconnues.
Mais une fois la journée professionnelle terminée, rien ne s’arrête vraiment. De retour à la maison, une autre liste d’obligations les attend : repas, ménage, devoirs scolaires, soins aux proches. Le temps pour soi se réduit à presque rien, relégué au rang de luxe inaccessible.
À cette fatigue physique s’ajoute une pression plus lourde encore, celle du regard des autres. La famille, la belle-famille, l’entourage attendent d’elles qu’elles soient à la hauteur de tous les rôles à la fois. Être présente, attentionnée, performante, sans jamais faillir. La moindre absence est perçue comme une négligence, la moindre fatigue comme un manque d’engagement. Beaucoup vivent avec un sentiment permanent de culpabilité, tiraillées entre ce qu’elles font et ce qu’on attend d’elles.
Olfa E., quarantenaire et mère de deux enfants, témoigne de cette réalité accablante pour les femmes «modernes»: «Avant, nos mères vivaient comme des reines, n’ayant que les responsabilités de maison de base telles que la cuisine et un peu moins le ménage, se faisant largement aider par des domestiques à domicile. Aujourd’hui, les femmes prétendument modernes que nous sommes, nous devons non seulement nous acquitter des responsabilités à la maison, mais en plus alterner avec les aléas de la profession qu’on exerce au boulot et de surcroit accomplir quelques tâches ménagères, que l’on soit aidées ou pas par des aide-ménagères et pour finir veiller sur nos enfants et nos parents ou pire encore, pour certaines, les deux à la fois».
Les hommes mariés paient généralement le prix fort également avec des épouses épuisées et de plus en plus absentes. Forcément. La lassitude prend une grande place conjuguée à la routine quotidienne, en plus de nombreux renoncements…
Lassitude et renoncements
Avec le temps, cette accumulation laisse des marques profondes. Certaines femmes parlent d’un épuisement qui s’installe lentement, sans bruit, jusqu’à devenir une lassitude pesante. D’autres évoquent le découragement, la sensation de s’oublier soi-même pour maintenir l’équilibre familial. Renoncer à une promotion, à un projet personnel ou simplement à un moment de repos devient parfois la seule issue pour tenir.
Malgré les avancées et la place grandissante des femmes dans le monde du travail, le partage des responsabilités au sein du foyer reste inégal. Les tâches domestiques continuent d’être considérées comme leur responsabilité naturelle. Les aides et les solutions de soutien restent limitées, laissant les femmes gérer seules une charge mentale souvent invisible. Et pourtant, elles continuent.
Par amour, par devoir, par habitude aussi. Elles tiennent, même lorsque la fatigue devient écrasante. Mais cette endurance a un coût, humain et social. Une société qui s’appuie sur le sacrifice silencieux de ses femmes ne peut prétendre à un équilibre durable.
Humaniser la condition féminine en Tunisie passe par une prise de conscience collective. Reconnaître cette fatigue, alléger cette charge, partager les responsabilités et changer le regard porté sur les femmes. Car leur émancipation ne se mesure pas seulement à leur présence au travail, mais aussi à leur droit au repos, à l’écoute et à une vie plus juste.