On nous écrit – Le cinéma tunisien, hier et aujourd’hui «Traversées» de Mahmoud Ben Mahmoud (1982) : Les invisibles du ferry, au théâtre des frontières !
L’œuvre réclame du spectateur une attention lente, presque ascétique, une disponibilité totale du regard et du temps, comme pour saisir la densité d’un monde qui se révèle à mesure que l’on s’y abandonne.
Présenté dans le cadre de l’hommage rendu par les JCC à Mahmoud Ben Mahmoud, à travers la projection de plusieurs de ses films, Traversées nous est parvenu dans une copie restaurée que nous avons eu la chance de découvrir. L’œuvre réclame du spectateur une attention lente, presque ascétique, une disponibilité totale du regard et du temps, comme pour saisir la densité d’un monde qui se révèle à mesure que l’on s’y abandonne.
Avant d’entrer dans le récit, il faut saluer Feu Fadhel Jaziri (Youssef) et l’impressionnant Julian Negulesco (Bogdan), acteur français d’origine roumaine. Leur présence habite le film et le structure. Fadhel Jaziri a également contribué, aux côtés de Mahmoud Ben Mahmoud, à l’adaptation du scénario à l’écran, apportant une profondeur supplémentaire à l’écriture filmique.
Ce premier long-métrage du cinéaste, inspiré d’un épisode autobiographique, est un film de frontières : géographiques et mentales. Tourné en anglais avec des dialogues en arabe, wolof, russe, flamand et français, « Traversées » est un film tunisien qui sort des sentiers battus. Loin des clichés de l’immigré, Ben Mahmoud ausculte la fragilité des identités et les tensions invisibles entre des hommes que tout semble opposer, mais que le destin rapproche.
L’histoire est d’une simplicité brutale : le 31 décembre 1980, Youssef (Fadhel Jaziri), un Arabe taciturne, et Bogdan (Julian Negulesco), un Slave bavard et inquiet, sont refoulés à l’entrée du Royaume-Uni. Le lendemain, leurs visas expirés les empêchent également de remonter en Belgique : les deux hommes restent prisonniers du ferry, condamnés à traverser la Manche en boucle sans jamais accoster.
« Traversées » mérite sa place dans la liste des films tunisiens à voir, car il anticipe les obsessions du réalisateur : la confrontation à l’Autre, la fluidité des appartenances, le passage comme réflexion intime et sociale et le cinéma comme champ de citoyenneté.
Le film évolue dans des espaces qui semblent n’appartenir à personne : la frontière, l’administration, la rue anonyme, le bar. Des seuils que Marc Augé aurait appelés ‘non-lieux’, où la mémoire s’efface et les relations s’étiolent, où l’on cesse d’être sujet pour devenir simple passant. Déjà, Ibn Khaldoun observait que l’homme, privé de ses attaches, se tient suspendu, fragile, presque transparent.
Dans « Traversées », cet héritage se fait sentir sans être nommé : les personnages glissent dans des sphères où les liens se dissolvent, où aucun récit ne s’écrit, flottant comme des corps entre des territoires qui ne veulent ni les retenir ni les accueillir.
Aux portes de la douane, le film saisit frontalement ‘la microphysique du pouvoir’ : sa violence diffuse, sa rigidité routinière, qui s’incarne dans les formulaires, les files d’attente et les tampons. La caméra observe cette bureaucratie et enregistre une mécanique froide : des gestes répétés, des uniformes figés, un ballet de contrôle où L’acte de franchir une ligne normative devient un exercice d’obéissance. Les deux personnages étrangers (Youssef & Bogdan) apparaissent aussitôt comme des anomalies dans ce système : l’un se fige, l’autre s’agite. Deux manières de survivre à l’humiliation. Deux stratégies face au même dispositif.
Cette dualité expose des manières différentes de se rapporter à la réalité, des trajectoires vulnérables, mouvantes. Fadhel Jaziri incarne un devenir-silence. Un devenir-imperceptible. Bogdan, lui, incarne un devenir-parole qui cherche désespérément une prise, un contact. Le film tresse leurs deux lignes de fuite, leurs tentatives distinctes mais complémentaires pour résister à la machine de l’ordre.
Le bateau, au cœur de tout, devient un purgatoire flottant. Il circule sans jamais délivrer. Il relie des ports sans jamais offrir de terre. Il est la métaphore parfaite d’une instance qui régule les déplacements comme des menaces et transforme les existences en flux contrôlés. Vivre sur ce bateau, c’est habiter un horizon suspendu, sans sol.
L’esthétique du film est profondément picturale. Certaines séquences semblent éclairées par une pensée de la lumière plus que par un souci de réalisme. Une scène importante du film semble s’inscrire dans une filiation visuelle directe avec David avec la tête de Goliath du Caravage : un corps tendu, une verticalité tragique, une violence saisie comme un instant suspendu, presque sacré.
L’ensemble du film baigne dans un clair-obscur rappelant fortement les atmosphères de Georges de La Tour. Comme le disait Al-Tawhidi, « C’est dans l’obscurité que se révèle ce qui en plein jour demeure étouffé » : ici, la lumière isole les visages, les extrait du tumulte et les transforme en figures intérieures.
Quant aux plans du port, de la mer, des silhouettes découpées sur la ligne lointaine, ils évoquent irrésistiblement l’univers de Turner : une matière brumeuse, presque abstraite, où l’eau et le ciel se confondent, et où les personnages semblent toujours menacés d’être avalés par le paysage.
Le cinéma de ce film donne le sentiment d’avoir été pensé comme une traversée plus que comme un récit classique, à la manière des films de la nouvelle vague de l’époque. Derrière une intrigue construite, tendue par une forme de suspense, ce sont surtout les écarts, les ‘sorties de route’, qui en constituent la véritable richesse. Le film semble avancer dans une liberté presque imprudente, une audace propre aux premiers gestes artistiques, où le risque ne relève pas seulement du sujet mais avant tout de la mise en scène.
« Traversées » est une expérience suspendue, qui peut rendre visibles ce qui, autrement, demeure invisible : l’entre-deux, la fragilité de l’existence humaine face aux frontières matérielles et intérieures.
Fadoua MEDALLEL
Cinéphile tunisienne