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Marché des voitures : L’automobile, révélateur d’un marché toujours déséquilibré

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  • 26 janvier 17:15
  • 6 min de lecture
Marché des voitures : L’automobile, révélateur d’un marché toujours déséquilibré

Le marché automobile affiche des indicateurs au vert, avec une hausse notable des ventes, mais derrière ces chiffres se cache un déséquilibre ancien. Entre circuits officiels souvent complexes, ventes parallèles et prix jugés prohibitifs, l’expérience d’achat demeure un véritable défi pour les Tunisiens, qui doivent naviguer entre offres limitées, démarches administratives lourdes et incertitudes économiques.

La Presse — Le marché automobile tunisien a renoué avec la croissance en 2025, affichant des chiffres en nette progression après plusieurs années de tension. Selon les données de la Chambre syndicale nationale des concessionnaires et constructeurs automobiles, relevant de l’Utica, 93.095 véhicules ont été commercialisés au cours de l’année, contre 79.369 en 2024.

Cette évolution représente une hausse de 17,3%, qui peut, à première vue, donner le sentiment d’un redémarrage solide du secteur. Dans le détail, toutefois, cette reprise apparaît plus nuancée. Les concessionnaires agréés ont écoulé 63.903 véhicules en 2025, contre 57.137 un an plus tôt, enregistrant une progression de 11,8%. Une croissance réelle, mais modérée, qui traduit les contraintes persistantes auxquelles sont confrontés les circuits officiels, entre limitations à l’importation, pression sur les coûts et pouvoir d’achat fragilisé.

À l’inverse, le marché parallèle continue de gagner du terrain à un rythme soutenu. Pas moins de 29.192 véhicules y ont été vendus en 2025, contre 22.232 en 2024, soit une envolée de 31,3%. Sa part dans les ventes totales est ainsi passée de 28% à 31% en une seule année. Derrière ces chiffres se dessine une réalité bien connue des consommateurs tunisiens : la multiplication des canaux alternatifs, qu’il s’agisse de magasins privés de vente de voitures neuves, du marché de l’occasion ou encore des véhicules introduits dans le cadre des franchises fiscales accordées aux Tunisiens résidant à l’étranger.

Les marques asiatiques redessinent le paysage automobile

Ces statistiques confirment une recomposition profonde du marché. Sur le segment des ventes réalisées par les concessionnaires agréés, les marques asiatiques dominent largement. D’un autre côté et à rebours des tendances mondiales, les voitures électriques peinent à s’imposer dans notre pays. En 2025, seules 539 unités ont été vendues.

Malgré la domination d’une marque chinoise sur ce créneau, les prix, allant de 80.000 à plus de 300.000 dinars, constituent un frein majeur. Les mesures fiscales introduites en 2024 n’ont pas suffi à changer la donne, et les espoirs sont désormais reportés sur les dispositions annoncées dans le projet de loi de finances 2026.

L’automobile, un arbitrage économique

Au-delà des chiffres, le marché automobile révèle de profonds changements dans les comportements des Tunisiens. Acheter une voiture n’a jamais été un geste anodin dans notre pays, c’est un véritable calcul, presque un acte stratégique, face à l’incertitude économique. Beaucoup retardent leur achat, comparent longuement les modèles, surveillent les prix, hésitent entre une voiture neuve, une occasion récente ou une importation alternative.

Cette prudence explique en partie l’essor du marché parallèle, mais elle profite aussi à certaines marques qui réussissent à proposer des modèles mieux équipés, à des prix jugés «plus raisonnables», même s’ils restent élevés pour la majorité des ménages.

En parallèle, le marché lui-même semble bloqué. Quelques marques concentrent l’essentiel des ventes, tandis que les règles imposées par l’État limitent la concurrence et freinent l’innovation. Résultat : les prix restent rigides et difficiles à contester. Dans ce contexte, la fiscalité pèse lourdement sur le consommateur, qui voit le coût d’une voiture dicté davantage par l’État et les marges des concessionnaires que par la valeur réelle du véhicule.

Or, tant que l’automobile sera perçue surtout comme une source de recettes fiscales, plutôt que comme un levier de mobilité, d’emploi et de modernisation industrielle, le fossé avec les marchés voisins – au Maroc ou en Égypte, par exemple – continuera de se creuser, et le rêve d’une mobilité abordable restera hors de portée pour beaucoup de Tunisiens.

Le malaise persistant du consommateur tunisien

Au-delà des statistiques, le malaise demeure tangible. Acheter une voiture en Tunisie n’est plus un projet, mais souvent une épreuve, souvent vécue avec frustration et résignation. Entre une fiscalité lourde et des marges difficilement compréhensibles, l’acheteur tunisien a le sentiment persistant de payer son véhicule trois, quatre, voire cinq fois plus cher qu’ailleurs, y compris par rapport à des pays auxquels il se compare naturellement. La hausse des ventes enregistrée en 2025, si elle traduit un besoin longtemps contenu, ne suffit pas à apaiser ce sentiment d’injustice.

L’enjeu dépasse désormais la seule performance du marché. Il touche à la transparence, à l’équité et à la place accordée au citoyen dans les choix économiques. La frustration qui naît de ces comparaisons n’est pas anodine, elle est démotivante et finit par peser sur d’autres aspects de la vie quotidienne. L’allocation touristique, qui n’a pas augmenté depuis des années, l’impossibilité d’acheter en ligne à l’international, le prix des voitures qui ne cesse de grimper sans commune mesure avec leur valeur initiale…

Tous ces facteurs contribuent à une perception généralisée d’injustice et affectent directement la qualité de vie des Tunisiens, en particulier celle de la classe moyenne à supérieure, pierre angulaire de la société active, qui, avec les entrepreneurs, constitue l’une des véritables locomotives de la croissance du pays et un moteur essentiel de son développement.

Faire évoluer le secteur automobile, ce n’est donc pas seulement vendre plus de voitures, c’est redonner confiance, rétablir des règles du jeu plus lisibles et repenser l’automobile comme un outil de mobilité et de dignité, et non comme un luxe fiscalisé à l’excès. À défaut, la reprise actuelle restera fragile et, surtout, déconnectée des attentes profondes des Tunisiens, nourrissant un sentiment de désillusion qui dépasse largement le cadre du marché des voitures.

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Auteur

Hella Lahbib

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