Une étude de l’Institut Tunisien des Études Stratégiques ( ITES) révèle un système financier tunisien à bout de souffle, incapable de financer les PME, les jeunes entreprises et les secteurs innovants. Plus de 40 % des demandes de crédit sont rejetées et près de la moitié des entreprises n’osent même pas solliciter de financement. L’étude alerte : sans réforme rapide et coordonnée, le pays risque une rupture économique coûteuse et déstabilisante.
Le système financier tunisien repose sur une architecture dense mais dispersée. La Banque centrale, le Conseil du Marché Financier, la Commission des assurances, l’Autorité de microfinance et de nombreux organismes publics et professionnels coexistent, mais leurs missions se chevauchent et leur coordination reste limitée.
Cette fragmentation réduit la lisibilité du système et crée des ruptures dans les parcours de financement. L’étude identifie quatre fractures majeures qui traversent le secteur. La première est la concentration des financements sur les grandes entreprises, excluant de facto les PME par des exigences de garanties très élevées, supérieures à deux fois le montant du prêt.
La deuxième fracture est territoriale : 67 % des agences bancaires se concentrent dans le Grand Tunis et le Centre-Est, laissant les régions intérieures sous-équipées et freinant le développement local. La troisième fracture concerne les jeunes entreprises et les startups, qui peinent à accéder au crédit et ne captent que 1,8 % du capital-investissement en 2024.
La quatrième fracture touche le financement des actifs immatériels tels que brevets, logiciels ou capital humain, qui restent marginalisés malgré leur rôle central dans la création de valeur.
La persistance du financement informel illustre ces limites. Entre 27 % et 45 % de l’activité économique échappe au système officiel, et 46 % des micro-entreprises recourent à des circuits parallèles. Cette dépendance traduit directement les difficultés d’accès au financement formel et fragilise les acteurs les plus vulnérables, qui restent exclus des dispositifs de soutien et exposés aux chocs économiques.
Malgré plusieurs décennies de réformes, le système n’a pas changé fondamentalement. Depuis les années 1980, les banques ont été recapitalisées, le cadre prudentiel modernisé, le crédit partiellement libéralisé et la microfinance développée. La Bourse de Tunis a également été modernisée, mais le modèle reste concentré sur les grandes entreprises et le financement public absorbe une large part des ressources. Le crédit aux PME et le financement de l’innovation demeurent limités, et le taux d’investissement du pays a chuté sous les 15 % du PIB, contre 24 % au début des années 2000.
Face à ces constats, l’étude propose une transformation ambitieuse du système tunisien, centrée sur trois dimensions : structurelle, fonctionnelle et paradigmatique. La transformation structurelle vise à clarifier les mandats, consolider les institutions et moderniser les plateformes d’information. La transformation fonctionnelle doit diversifier les instruments financiers, élargir l’accès des PME et des régions sous-financées et intégrer les actifs immatériels dans le financement.
La transformation paradigmatique cherche à accélérer la digitalisation, intégrer la finance durable au cœur du système et redéfinir la culture du risque pour valoriser l’innovation. Cette approche hybride combine amélioration progressive et transformations ciblées pour éviter une rupture brutale.
L’étude s’appuie également sur des expériences internationales. Le Portugal illustre l’assainissement bancaire et la modernisation prudentielle, la Malaisie montre l’intérêt de la finance islamique et de l’innovation technologique, le Chili souligne l’importance des garanties publiques pour les PME, tandis que le Kenya démontre le rôle structurant du mobile money pour l’inclusion financière et la Finlande celui de la digitalisation et de la recherche et développement. Ces trajectoires mettent en évidence l’importance de réformes cohérentes, séquencées et alignées sur des objectifs clairs.
Enfin, l’étude propose la création d’un espace d’animation pour coordonner les initiatives, suivre les progrès et garantir la cohérence de la transformation. Cet espace, léger et adaptable, faciliterait l’échange d’information, la synchronisation des calendriers et le suivi des avancées sans se substituer aux institutions existantes.
L’Institut Tunisien des Études Stratégiques offre ainsi une feuille de route pour transformer un système financier mature mais contraint, capable de mobiliser efficacement les ressources et d’accompagner les transitions économiques, sociales et numériques. La décision collective d’agir de manière coordonnée et progressive est aujourd’hui cruciale pour éviter une rupture subie.