La Presse — L’Agence nationale de la promotion de la recherche scientifique (Anpr) a organisé récemment à Tunis, en étroite collaboration avec le Bureau du Québec à Rabat ( BQR) un symposium tuniso-québécois sur l’entrepreneuriat scientifique. Cette rencontre traduit la volonté commune des deux pays à promouvoir la recherche scientifique et à valoriser ses résultats en créant une liaison solide et durable entre la recherche, l’entreprise et l’université. L’objectif étant d’investir dans l’entrepreneuriat scientifique pour créer des entreprises innovantes, au service des orientations socioéconomiques, écologiques et durables.
Le premier panel de la première journée du symposium a été consacré à l’observation des politiques d’innovation et l’entrepreneuriat scientifique dans les deux pays.
Le Pr. Mourad Bellassoued, chef du cabinet du ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique mais aussi chef du programme de la recherche scientifique de coopération scientifique tuniso-québécoise, a dressé l’état des lieux du système national de la recherche scientifique et de l’innovation en mettant en exergue les grandes lignes de la nouvelle stratégie de recherche scientifique, d’innovation et de souveraineté. Il a établi les points forts et les points faibles du système national de recherche et d’innovation en soulignant les enjeux, les priorités et les défis.
Des classements honorables et autres, regrettables
En effet, la Tunisie a été classée 81e sur un total de 132 pays en matière, et ce, selon l’indice global de la science en 2024. Elle occupe la dernière place du classement en matière de synergie entre le volet académique et l’industrie scientifique. En revanche, elle prône le haut du podium africain en nombre de chercheurs par million d’habitants, avec 1621 chercheurs pour un million d’habitant, ce qui dit long sur l’investissement de la recherche dans le capital humain. La Tunisie est classée première en Afrique en terme de publications scientifiques avec 825 publications pour un million d’habitants. Elle accapare la sixième place en matière de budget alloué à la recherche et au développement avec notamment 0,7% du PIB. Mis à part les classements mondiaux qui permettent, néanmoins, de voir clair les atouts et les hics du système, le Pr. Bellassoued a résumé les principaux obstacles entravant l’entrepreneuriat scientifique en cinq points majeurs. La limitation du financement de la recherche réduit sensiblement ses moyens puisque 80% de son financement relèvent de l’Etat. «Dans d’autres pays, par contre, le secteur public se charge de 30% ou plus de ce budget», a-t-il indiqué. Il montre du doigt la limitation du rôle des différentes structures de la recherche, et ce, faute d’un statut ou d’un personnel compétent. Pis encore : la fragmentation structurelle du système national de recherche influe négativement, aussi bien sur le financement que sur les ressources humaines. Le Pr. Bellassoued parle de lacune de gouvernance ou plus exactement de l’absence d’un organisme de suivi et d’orientation des structures de recherche. D’autant plus que l’absence de données suffisantes et fiables de suivi entrave un plan d’action à la fois réaliste et réalisable. «En résumé, le système national de la recherche scientifique et de l’innovation est marqué par une triple faiblesse : un faible financement, une faible connexion et un faible impact. Cependant, il détient plusieurs atouts ; soit un capital humain de 22.000 chercheurs dont cinq mille sont des professeurs et des maîtres de conférences capables d’encadrer et d’assurer la formation de haut niveau. La recherche touche à tous les domaines ce qui facilite sa visibilité internationale. D’ailleurs, poursuit-il, plus de 60% des publications s’inscrivent dans le cadre des collaborations internationales. La Tunisie, rappelons-le, occupe une place stratégique qui lui permettrait d’être le centre d’innovation et de recherche internationale».
Un secteur performant et un impact durable
Aussi, la nouvelle stratégie du système national de la recherche scientifique et de l’innovation à l’horizon 2035 nécessite-t-elle une actualisation des données relatives aux domaines stratégiques. Elle doit nécessairement compter sur des structures et des textes réglementaires plus souples, à même de faciliter la promotion de l’innovation et du transfert technologique. Pour la réussir, il est fondamental d’opter pour de nouveaux partenariats internationaux, de meilleures visibilité et compétitivité internationales et, évidemment, pour un écosystème plus performant, car plus flexible. «La recherche scientifique et l’innovation doivent impacter durablement la société», renchérit-il.
Aperçu sur l’expérience québécoise
Au Québec, le terrain semble être favorable à l’entrepreneuriat scientifique grâce à une volonté confirmée de valoriser les résultats de la recherche. Mme Myriam Paquette-Cote, directrice générale du Bureau du Québec à Rabat a donné un bref aperçu sur l’écosystème de la recherche et de l’innovation du Québec, lequel dispose, à son sens, de bases bien solides. Cela dit, l’on ambitionne de renforcer et garantir l’impact de la recherche sur le social et l’environnemental en accélérant le passage de la recherche vers le marché. L’instauration de la stratégie québécoise pour le quinquennat 2022/ 2027 a pour finalité de miser sur l’invention, le développement et la commercialisation de la recherche. Elle s’articule autour de cinq axes majeurs. Le premier consiste à soutenir la recherche et à hisser son financement via l’augmentation du budget alloué au Fonds de la recherche au Québec. Créer un environnement favorable à l’innovation est possible en passant de l’idée au marché, mais aussi en boostant la collaboration entre l’académique et l’industriel. Aussi, a-t-il été procédé à la création du Conseil de l’innovation qui met en lumière les outils et les programmes de l’innovation. Le troisième axe consiste à soutenir les investissements et la commercialisation de l’innovation en établissant les incubateurs, en soutenant les start-up, en appuyant la propriété intellectuelle et en démystifiant les démarches. «Il convient de développer la culture scientifique dès le bas âge et de miser désormais sur des secteurs plus structurants en fonction des spécificités politiques, économiques pour faire de grands projets», souligne Mme Paquette-Cote.
Faciliter la connexion entre la recherche et l’entreprise
En Tunisie, la création en 2008 de l’Anpr a été d’un grand appui à la recherche scientifique. Depuis 2010, ce mécanisme booste un secteur de pointe en mettant à la disposition des chercheurs (des docteurs soient-ils ou des doctorants) des outils et des moyens à même de les aider à améliorer leur performances, à réussir leurs brevets, à intégrer la vie professionnelle et à créer même leurs propres start-up. Le Pr. Chedly Abdelli, directeur général de l’Anpr, a focalisé son intervention sur le rôle de l’agence dans la création des mécanismes de rapprochement de la recherche du milieu socioéconomique. Il a parlé du produit-phare de l’Anpr, à savoir Mobidoc. Il s’agit d’un programme de financement et d’accompagnement visant la mise en place d’une recherche scientifique appliquée au sein du milieu socioéconomique. «Vu les résultats positifs, nous avons ouvert la candidature à tous les secteurs en ajoutant même des fenêtres spécifiques dont Mobidoc vert, destiné aux problématiques environnementales.
Nous envisageons de lancer Mobidoc sciences humaines et sociales ainsi que Mobidoc régional. Cela dit, nous avons aussi d’autres dispositifs dont le réseau de bureau de transfert technologique Buttnet. Nous avons lancé des appels pour la recherche collaborative et inciter ainsi au partenariat recherche-entreprise-université. Actuellement, seize projets ont été sélectionnés. Chacun d’entre eux disposera d’un financement de 650 mille dinars». Le Pr. Abdelly suggère d’élargir le terrain de Mobidoc pour permettre aux chercheurs tunisiens d’effectuer des stages de recherche appliquée au sein des entreprises québécoises. L’Anpr s’active pour encadrer les porteurs de projets innovants et commercialiser les résultats de la recherche scientifique. «Il faut que des alliances entre la recherche et l’entreprise soient créées afin de pouvoir répondre favorablement aux appels lancés par les ministères en vue de commercialiser les résultats de la recherche», conclut-il.
Pour un esprit ambivalent
M. Jean-Philippe Delisle, directeur principal des investissements et du soutien à l’entrepreneuriat à Axelys Québec, a rappelé que la genèse d’Axelys revenait à l’impératif de booster l’impact économique de la recherche et de l’innovation en créant, d’abord, une relation avec le tissu industriel puis en cernant les besoins de la bonne croissance. «Cette boucle d’innovation est cruciale. L’entrepreneuriat scientifique constitue un changement majeur.
La réticence des industries par rapport aux niveaux technologiques rudimentaires montre le début d’une culture entrepreneuriale. Avant, souligne-t-il, les regards étaient orientés vers le transfert technologique. Aujourd’hui, ce sont les start-up qui commercialisent la recherche. Néanmoins, certains chercheurs ont toujours la mentalité de chercheur et non d’entrepreneur. Autant les accompagner et les outiller pour travailler avec d’autres industries et pour avoir cet esprit ambivalent. Il est impératif, aussi, de soutenir les start-up aussi bien dans leur démarrage que dans leur développement».