Le plateau de Sidi Bou Saïd menacé : L’urgence d’une action décisive pour protéger le patrimoine et les habitants
La situation du plateau de Sidi Bou Saïd atteint aujourd’hui un niveau de gravité qui ne permet plus ni hésitation ni réponses partielles. Le site, dont le dossier d’inscription au patrimoine mondial de l’Unesco a connu des avancées significatives au niveau des classements préliminaires et des démarches nationales, même s’il n’est pas encore inscrit officiellement, se trouve à un moment décisif de son histoire.
Toute dégradation majeure ou tout drame humain pourrait non seulement compromettre irrémédiablement ce parcours, mais aussi porter atteinte à l’image et à la crédibilité du pays en matière de protection de son patrimoine.
La Presse —Face à une menace d’une telle ampleur, la mobilisation d’expertises nationales et internationales de très haut niveau n’est plus une option, mais une nécessité absolue. Les solutions à mettre en œuvre seront complexes, lourdes et financièrement coûteuses, mais elles devront être à la hauteur des enjeux, la sécurité des habitants, la sauvegarde d’un site emblématique et la responsabilité de l’État envers un patrimoine à valeur universelle potentielle. À ce stade, le coût de l’action, aussi élevé soit-il, restera toujours inférieur au prix humain, patrimonial et historique de l’inaction.
Les experts préconisent des solutions durables
Le plateau de Sidi Bou Saïd, joyau patrimonial et touristique de la Tunisie, se trouve aujourd’hui, et après ces pluies diluviennes, au cœur d’une alerte sérieuse. Glissements de terrain répétés, érosion marine, infiltrations d’eau et pression urbanistique composent un tableau de risques désormais bien documenté. Experts, élus et représentants régionaux s’accordent sur un constat inquiétant.
Mohamed Chérif, expert international en économie circulaire et développement durable, a livré sur son compte officiel Facebook une analyse scientifique et géotechnique approfondie de la situation. Titulaire d’un doctorat et d’un diplôme d’ingénieur allemand en environnement et en génie civil, il affirme que la fragilité du plateau est naturelle et structurelle, aggravée par l’eau et les interventions humaines.
Selon lui, le sol de Sidi Bou Saïd est composé de couches hétérogènes mêlant remblais superficiels, argiles sableuses et sables fins silteux (riche en limon), avec une alternance de couches perméables et imperméables favorisant l’accumulation de l’eau et les surfaces de glissement. Les analyses révèlent une forte sensibilité à l’humidité, à savoir un sol apparemment stable à sec, mais qui perd rapidement sa résistance lorsqu’il est saturé, expliquant la répétition des glissements après les épisodes pluvieux.
Mohamed Chérif insiste sur la nécessité d’un dispositif géotechnique intégré, fondé sur le drainage des eaux, le renforcement des versants, l’usage de micropieux dans les zones les plus sensibles et l’interdiction de toute nouvelle charge urbanistique sans études rigoureuses. Pour lui, seules des solutions d’ingénierie sérieuses et durables peuvent préserver les vies humaines et ce site patrimonial unique.
La décision qui fait défaut
Pour sa part, le député Amine Ouerghi dresse un constat beaucoup plus sévère. Il qualifie Sidi Bou Saïd d’«exemple parfait de l’échec administratif tunisien face à des risques réels». Depuis mars 2024, rappelle-t-il, l’État a multiplié réunions, commissions et études. Du ministère des Affaires culturelles à la Commission nationale de surveillance des glissements de terrain, en passant par des rencontres interministérielles sans qu’aucune décision concrète ni aucun chantier structurant ne soient lancés.
«Deux ans de réunions, deux ans d’études, et pourtant rien sur le terrain », déplore-t-il, soulignant que le problème n’est ni un manque d’expertise ni un déficit de connaissances, mais bien une absence de décision. Comparant la situation à des expériences internationales réussies, il rappelle que, ailleurs, des programmes de drainage, de stabilisation des pentes et de surveillance permanente ont permis d’éviter des catastrophes. «Quand la terre glisse, les discours ne retiennent rien», avertit-il.
Cette critique est partagée par Saïd Abidi, membre du Conseil régional de Tunis et représentant de Carthage et de Sidi Bou Saïd. Il souligne que, malgré la gravité des risques et la tenue de réunions ministérielles et de commissions techniques depuis plus de deux ans, aucune intervention concrète n’a été engagée. Érosion marine par le bas, glissements liés aux pluies, infiltrations d’eau et infractions de construction constituent, selon lui, des dangers parfaitement connus des autorités à tous les niveaux.
Saïd Abidi dénonce une «approche bureaucratique» qui réduit la crise à une «étude supplémentaire», en violation du principe de prévention. Il rappelle que les normes internationales imposent des interventions préventives parallèlement aux études et des mesures d’urgence temporaires dans les zones les plus exposées.
Dans ce même contexte, Il détaille également des solutions techniques réalisables dont la protection côtière contre l’érosion marine, la stabilisation géotechnique du versant, la gestion stricte des eaux, le gel temporaire des permis de construire et la mise en place d’une gouvernance unifiée et transparente du projet.
Au-delà des aspects techniques, tous les intervenants convergent vers une même conclusion : cette menace qui pèse sur le plateau de Sidi Bou Saïd est un test de crédibilité pour les autorités.
Les données existent, les alertes ont été lancées et les solutions sont identifiées. «Ce qui fait défaut aujourd’hui, ce n’est ni le savoir ni le financement, mais la décision et la volonté d’assumer les responsabilités avant qu’il ne soit trop tard».
Les mesures prises sont-elles suffisantes ?
Placée sous haute vigilance en raison des fortes pluies et des risques accrus de glissements de terrain, la commune de Sidi Bou Saïd fait aujourd’hui l’objet de plusieurs mesures préventives décidées par les autorités locales et régionales afin de protéger les habitants, les visiteurs et le patrimoine.
Dans ce cadre, le gouverneur de Tunis a décidé d’interdire, à compter du dimanche 25 janvier 2026, l’accès des bus et des poids lourds au parking, afin de réduire les risques liés à la fragilité du terrain et aux conditions météorologiques défavorables. Parallèlement, plusieurs voies et zones sensibles ont été fermées temporairement à la circulation piétonne et automobile.
Sur le plan sécuritaire, huit bâtiments jugés à risque ont été évacués à titre préventif par la municipalité, en coordination avec la Protection civile. Les occupants ont été relogés provisoirement dans l’attente des expertises techniques. Dans le même esprit, la Maison du Baron — palais Ennejma Ezzahra—a été fermée au public afin de préserver la sécurité des visiteurs et l’intégrité du site.
Enfin, la municipalité a décidé récemment d’interdire l’utilisation des amplificateurs de son dans la partie haute de Sidi Bou Saïd. Des sanctions, accompagnées de la saisie du matériel, seront appliquées aux contrevenants, sous la supervision des autorités municipales et sécuritaires compétentes.
Il faut bien le préciser, ces mesures permettent de protéger temporairement les habitants et les visiteurs, mais elles ne suffisent pas à stabiliser durablement le plateau. La fragilité du sol, l’érosion et la pression des constructions exigent des interventions techniques lourdes, la mobilisation d’experts nationaux et internationaux et des moyens financiers importants. Seules des solutions à la hauteur des risques pourront garantir la sécurité, préserver le patrimoine et éviter une catastrophe irréversible.