La romancière et chercheuse Souad Guellouz s’est éteinte à l’âge de 89 ans, laissant derrière elle une œuvre fondatrice et une trajectoire intellectuelle rare.
Pionnière du roman féminin en Tunisie, elle aura consacré sa vie à écrire, penser et interroger l’identité, la mémoire et la place des femmes dans la société et dans la littérature.
La Presse — La scène culturelle tunisienne perd l’une de ses figures discrètes mais essentielles. Souad Guellouz, romancière, poétesse et chercheuse, est décédée mardi 27 janvier 2026.
Une disparition qui marque la fin d’un parcours intellectuel exceptionnel, étendu sur plus de six décennies, et dont l’influence dépasse largement le champ littéraire.
Née en 1937 à Metline, dans le gouvernorat de Bizerte, Souad Guellouz appartient à cette génération d’intellectuelles qui ont écrit avant et après l’indépendance, dans un moment charnière où la littérature tunisienne cherchait encore ses formes, ses langues et ses voix.
Elle entame son parcours littéraire en 1957, choisissant d’écrire en français, non par renoncement à l’arabe, mais comme un espace d’expression possible dans un contexte historique et éducatif précis.
Ce choix linguistique n’a jamais amoindri la profondeur de son engagement pour l’identité tunisienne et les enjeux de la conscience nationale.
Très tôt, son écriture se distingue par une attention particulière portée à l’intime, à la subjectivité féminine et aux tensions entre l’individu et le collectif. À une époque où la parole des femmes demeure marginale dans le champ romanesque, Souad Guellouz ouvre une brèche.
Elle n’écrit pas “sur” les femmes : elle écrit depuis elles, depuis leurs silences, leurs contradictions, leurs désirs souvent contenus.
En cela, elle s’impose comme l’une des pionnières du roman féminin en Tunisie, aux côtés de quelques rares voix de son temps.Son œuvre, à la fois riche et diverse, navigue entre roman et poésie.
Des titres comme « La vie est simple », « Les Jardins du Nord » ou encore « Myriam ou le rendez-vous de Beyrouth » témoignent d’une écriture sensible, attentive aux paysages intérieurs autant qu’aux fractures du monde arabe contemporain.
Le recueil poétique « Comme un arc-en-ciel » révèle une autre facette de son rapport au langage: plus dépouillée, plus méditative, mais toujours traversée par la même exigence de justesse.
« Myriam ou le rendez-vous de Beyrouth », sans doute l’un de ses textes les plus marquants, lui vaudra le Comar d’Or. Le roman explore l’exil, la guerre, l’amour et la perte, dans un Beyrouth blessé, miroir des tourments de toute une région.
Ce livre cristallise l’un des grands fils conducteurs de son œuvre : l’articulation entre l’histoire collective et les trajectoires individuelles, notamment féminines.
Parallèlement à son travail de création, Souad Guellouz a mené une réflexion critique et universitaire sur la littérature, contribuant à légitimer l’écriture des femmes comme objet d’étude et comme force esthétique à part entière.
Cette double posture écrivaine et chercheuse confère à son parcours une cohérence rare, fondée sur la transmission, la rigueur et la conviction que la littérature participe activement à la construction des sociétés.
En 2017, la Foire internationale du livre de Tunis lui rend hommage à travers la publication de ses œuvres complètes, reconnaissant ainsi la place singulière qu’elle occupe dans le paysage littéraire tunisien. Une reconnaissance tardive, peut-être, mais nécessaire.
Souad Guellouz s’en va sans bruit, fidèle à une trajectoire marquée par la retenue et l’élégance intellectuelle. Elle laisse une œuvre qui continue d’interroger, d’éclairer et d’inspirer, notamment les nouvelles générations d’écrivaines.
Une voix pionnière, qui a ouvert la voie sans jamais chercher à l’occuper seule.
