On nous écrit – Le cinéma tunisien, hier et aujourd’hui : « On the Hill » de Belhassen Handous (2025) : De la madeleine à la colline : l’ennui comme seuil d’expérience
Là où le cinéma narratif cherche à séduire par l’action et à relancer sans cesse le désir, le cinéma contemplatif accueille l’ennui initial du spectateur.
Cet ennui devient un seuil : traverser le flottement, l’apparente vacuité du quotidien permet à un autre régime de perception d’émerger.
On reproche souvent à Marcel Proust l’ennui que provoquerait sa lecture. La lenteur extrême de la phrase, le soin presque excessif porté aux objets domestiques, créent une sensation d’arrêt, de suspension. Le temps semble figé, conservé dans un espace clos. Pourtant, cet ennui est intentionnel : il ralentit le lecteur pressé, l’invite à quitter le régime de consommation rapide du récit pour entrer dans celui de l’attention, et transforme l’expérience de lecture en véritable immersion sensorielle.
Le cinéma contemplatif procède du même geste. Là où le cinéma narratif cherche à séduire par l’action et à relancer sans cesse le désir, le cinéma contemplatif accueille l’ennui initial du spectateur. Cet ennui devient un seuil : traverser le flottement, l’apparente vacuité du quotidien permet à un autre régime de perception d’émerger.
Le promeneur des images s’installe dans le rythme du film, accepte le vide apparent et laisse advenir un frémissement, une révélation sensorielle. Dans « On the Hill », la colline, à l’image de la chambre proustienne, fonctionne comme un espace clos, défini par la durée plutôt que par le lieu.
La respiration du récit s’y étire dans une continuité immobile, sans progression dramatique. Madame Bergman, éleveuse de chevaux octogénaire, y vit pleinement immergée. Ses gestes répétés et sa temporalité dilatée créent une écoute attentive du monde, où l’ennui devient condition nécessaire pour qu’advienne une intimité avec le paysage, les animaux et la matérialité du réel.
Présenté lors de l’édition 2025 des Journées cinématographiques de Carthage (JCC), « On the Hill » de Belhassen Handous a remporté le Tanit de bronze, confirmant la vitalité du cinéma tunisien contemporain. Ce long-métrage documentaire de 77 minutes s’inscrit dans une tradition contemplative et poétique, invitant l’observateur à suspendre son regard et à se plonger dans le flux temporel du film, immergé dans l’univers de la colline de Ghardimaou, dans le nord-ouest tunisien.
Ici, le rythme pastoral s’installe dans le silence et le temps suspendu : Gisela Gertrude Bergman devient le témoin vivant du monde qui l’entoure. Filmée à la hauteur du paysage, elle s’intègre au décor plutôt que d’en occuper le cadre. Le murmure du vide devient un véritable outil de mise en scène. Il ouvre un espace de contemplation où l’âme attentive ressent plus qu’elle n’interprète. L’atmosphère qui l’entoure enveloppe le personnage, le transforme en élément du vivant, et invite à un regard patient au passage subtil du temps.
Ainsi, l’ennui apparaît comme un dispositif à la fois esthétique et éthique, loin de toute faiblesse ou défaut. Il prépare le corps et l’esprit à une expérience plus profonde. Les plans contemplatifs jouent le rôle de la madeleine : ils offrent une potentialité sensible. Traverser cette attente, c’est consentir à habiter l’écoulement, à accueillir une résonance intérieure, sans se presser ni chercher à la maîtriser.
Dans ce film, l’ennui devient expérience et émerveillement silencieux. Il impose une disponibilité : le flâneur des scènes découvre alors que la richesse du monde, des plis de la peau de Madame Bergman aux vertèbres des chevaux, des ombres des collines aux éclats de lumière, se révèle uniquement à celui qui accepte d’habiter l’étirement du temps.
Fadoua Medallel Cinéphile tunisienne