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Reportage – métiers en péril : À Nabeul, les nattiers font de la résistance

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  • 3 février 18:30
  • 10 min de lecture
Reportage – métiers en péril : À Nabeul, les nattiers font de la résistance

Si les nattes de «smar» et les produits de sparterie (fabrication d’objets en fibres végétales (jonc séché, alfa, crin) vannées ou tissées séduisent à l’étranger (Algérie, Union européenne, États-Unis, pays scandinaves, Japon, etc.) et se vendent dans les marchés hebdomadaires de Nabeul à Gabès, tout laisse à croire que cette activité rustique et millénaire risque de disparaître à jamais dans nos contrées, surtout avec l’avènement des nattes synthétiques “Made in China” et l’absence d’écoles de formation pour assurer la relève et de programmes d’accompagnement pour mettre en sûreté la pérennité de cette filière.

Reportage en plein cœur de la rue des Nattiers où une poignée d’artisans continuent à perpétuer ce métier déjà en voie de disparition !

La Presse — «Par la porte ouverte, on voit dans le fond des boutiques obscures les longs châssis posés par terre avec leur chaîne en alfa ou en corde dans laquelle les joncs bariolés viennent s’emmêler. Sous les doigts agiles du nattier, commencent à naître tous les dessins multicolores, en damiers, losanges, bandes, qui font de ces travaux des œuvres rustiques encore, mais pleines de goût et de couleurs».

C’est avec ces mots que l’historien Joseph Weyland décrit, en 1926, dans son livre Le Cap-bon : essai historique et économique, les ateliers des nattiers de Nabeul.

100 ans après l’écriture de ces mots, le récit de Joseph Weyland est fidèle à la réalité actuelle comme si rien n’avait changé. Ainsi, dès notre arrivée à la fameuse rue des Nattiers dans le quartier «Rbat» de la Cité des Potiers, des bottes de jonc jaune, vert, bordeaux, bleu-violacé, distinguent les derniers ateliers des nattiers qui continuent à faire de la résistance.

Certes, ils ne sont pas légion ceux qui continuent à faire de la sparterie leur gagne-pain dans plusieurs régions tunisiennes (Nabeul, Gabès, Métouia, Mahrès, Dar Chaâbane el-Fehri, Hammamet, etc.), mais quand on parle de sparterie, on évoque les célèbres nattes  fabriquées avec les tiges du smar (joncs non séchés). Ces produits artisanaux tapissent les parterres des mosquées et les mausolées des marabouts (les zaouias), les entrées des maisons, les banquettes des cafés maures, le soubassement des murs et des piliers, etc. D’ailleurs, certains croyants utilisent des petites nattes (sajjadas) de forme rectangulaire ou ovale pour les cinq prières, sans oublier les couffins fabriqués avec cette matière et que plusieurs de nos concitoyens préfèrent aux sacs et aux couffins en plastique.

«L’arbre suit la racine»

Ahmed Mtir, alias «Bandar», 53 ans, un des derniers artisans, nous raconte : «Comme vous le constatez, plusieurs ateliers (souvent attenants à la demeure du nattier – Ndlr) se sont transformés en épiceries ou en menuiseries, tandis que les autres ont été abandonnés par leurs nouveaux propriétaires (descendants d’artisans nattiers) ou vendus. Parallèlement, tous les artisans se sont dispersés ou bien ont changé de métier.

Les années 80 étaient des années noires pour les nattiers. A partir des années 90, notre activité avait repris des couleurs grâce à l’attention gouvernementale portée aux produits artisanaux. J’étais un artisan de construction métallique.

Mais vu que cette activité était peu lucrative, j’ai dû me rabattre sur le savoir-faire de notre famille du moment que mes grands-parents étaient des maîtres-nattiers.

D’ailleurs, quand mon grand-père paternel faisait la sieste, ma grand-mère prenait le relais pour respecter les délais de livraison des nattes. Chez nous, l’arbre suit la racine !». Il renchérit : «Jadis, le travail du nattier se faisait en intégralité chez soi (à domicile) dans un atelier limitrophe à nos maisons, à condition qu’il soit humide.

L’atelier était souvent une grande pièce voûtée surmontée de soupente pour démultiplier l’espace. Aujourd’hui, il ne reste que quelques ateliers qui présentent une telle architecture».

Il faut dire que chez les «Bandar» (le surnom donné à son grand-père paternel, Ndlr), la transmission de ce métier se fait de père en fils. «Le tissage se fait à deux ou trois quand la natte est très large. Par exemple, pour une natte de 5 m de long et de 2 m de large, il nous faut trois jours. La dextérité et l’habileté des nattiers sont manifestes et se transmettent de père en fils ou du maître à son apprenti», souligne Ahmed Mtir. 

Aujourd’hui, ses deux fils Mohamed Amine (21 ans) et Boubaker (23 ans) perpétuent cette tradition de nattiers assis les pieds croisés devant leurs châssis posés par terre dans les ateliers humides au toit voûté de la fameuse rue des Nattiers.

Les couffins personnalisés remplacent les nattes

«Ce métier est certes en voie d’extinction, mais ces dernières années, la sous-traitance a redynamisé notre activité», déclare-t-il.

«Aujourd’hui, les couffins personnalisés et les sets de tables ainsi que les articles de décoration sont plus en vogue que les nattes tapissant nos mosquées», fait savoir Mohamed Amine Mtir, accompagné de son frère d’arme, le jeune Laith Haouet (17 ans), dans l’atelier de Benna.

Et si les nattiers fabriquent désormais des couffins, des sets de table, et des objets de sparterie divers (des étuis pour cigarettes, des paniers, des poufs et des dessous de chaises longues), d’autres artisans sous l’impulsion du regretté Abdelaziz Ben Abda — ancien propriétaire d’une société exportatrice de produits de jonc et de nattes — ont déjà procédé depuis des années à la fabrication de salons et d’ameublements à base de jonc sur la base des techniques qu’utilisent les nattiers. 

Pour ce qui est de la récolte du jonc, Mohamed El Bahi (75 ans) — l’un des doyens des nattiers nabeuliens — nous donne l’éclairage suivant : «Jadis, le jonc vert (smar) se récoltait entre la mi-juin et la fin juillet dans les sebkhas et sur les bords des oueds aux environs de la ville de Nabeul.

En effet, sa préparation pour le tissage nécessitait savoir-faire et grande patience. Le nattier, avec l’aide de ses ouvriers ou des membres de sa famille, commençait par sécher soigneusement le jonc à l’ombre et à l’abri de la pluie pour éviter qu’il casse et pourrisse.

Ensuite, les joncs sont triés selon les teintes, la taille et le calibre pour assurer l’homogénéité de la  trame et l’unicité tinctoriale de chaque pièce. Puis le nattier s’applique à teindre les joncs de différentes couleurs afin de constituer le stock nécessaire pour l’année».

Il ajoute : «Au siècle dernier, seules les couleurs naturelles d’origine végétale, généralement la garance, sont employées dans la teinture du jonc. Les tons obtenus, uniquement le rouge et le noir, étaient doux au regard, résistants à la lumière et au frottement.

Chaque nattier garde son secret pour réaliser des teintes qui font sa célébrité. Hélas, de nos jours, la garance est devenue rare et chère.

Depuis des années, on l’a substituée par deux types de colorants chimiques : une en provenance de Ksar Helal, et qui se fait de plus en plus rare, tandis que l’autre est importée de Chine».

Les prix de la matière première enflent

Quant à la matière première, El Bahi nous a donné les précisions suivantes : «Je m’approvisionne en alfa des régions de Sidi Bouzid et de Kairouan. Pour ce qui est du jonc, le prix de la botte oscille entre 25 et 35 dt (qualité supérieure), mais d’habitude on les achète en groupe de 32 bottes. Le jonc provient de Korba, Kairouan, Moknine et de la région de Bizerte. Les prix de la matière première n’ont cessé d’augmenter».

Il est à signaler que les nattes ordinaires sur chaîne d’alfa conservent la couleur naturelle (jaune doré) du jonc. Leur tissage est lâche et le décor, quand il existe, consiste en un simple jeu au niveau des croisements des brindilles de jonc ou dans l’introduction d’une ou de deux couleurs disposées le plus souvent en bandes parallèles.

L’utilisation des ficelles de chanvre en remplacement des cordelettes d’alfa a permis la création de nattes fines, au décor créatif et inspiré de celui des tapis traditionnels.

Pour la petite histoire, en 1942, la Cité des Potiers a connu un boom dans sa production de nattes. Cette année-là, la Whermacht (l’armée du IIIe Reich) passa une grande commande pour le couchage de ses soldats et l’on introduisait la teinture chimique et d’autres couleurs par les produits de Ciba, Zondoz et Franclor.

Et l’utilisation des produits en « smar » (jonc séché) faisait partie du rituel de nos anciens, comme en témoigne l’ancien professeur d’histoire contemporaine à la Faculté 9-Avril et originaire de Nabeul, Pr Yahia El Ghoul : «Nos grands-mères utilisaient des nattes, couvertes de draperies immaculées, étalées au milieu des patios des maisons citadines ou sur les terrasses servant au séchage du piment, des tomates, du couscous ou d’autres denrées.

Et en été, lorsque les travaux agricoles se poursuivent à la maison, la famille réunie dans la skifa (la pièce d’entrée des maisons traditionnelles) prenait place sur les nattes pour effeuiller la corète potagère (mloukhiya, en dialecte tunisien), enfiler le piment rouge et confectionner les condiments».

L’exportation revigore la sparterie

«Notre métier est très passionnant, certes, mais à part les mosquées qui achètent les nattes, la demande des produits de jonc ne séduit plus la clientèle tunisienne, mais ça n’empêche pas qu’ils sont très convoités à l’étranger. D’ailleurs, l’activité principale de mon atelier tourne autour des couffins personnalisés commandés par une boutique à Hammamet pour des clients japonais», assure Mohamed El Bahi.

Assurément, si les nattes de «smar» et les produits de sparterie (fabrication d’objets en fibres végétales (jonc séché, alfa, crin) vannées ou tissées) séduisent à l’étranger (Algérie, Union européenne, États-Unis, pays scandinaves, Japon, etc.) et se vendent dans les marchés hebdomadaires de Nabeul à Gabès, tout laisse à croire que cette activité rustique et millénaire risque de disparaître à jamais dans nos contrées, surtout avec l’avènement des nattes synthétiques “Made in China” et l’absence d’écoles de formation pour assurer la relève et de programmes d’accompagnement pour mettre en sûreté la pérennité de cette filière.

N’est-il pas vrai que nos belles nattes artisanales sont conseillées par les médecins car elles sont écologiques, non polluantes et antiallergiques ? Et que pendant l’hiver les nattes isolent efficacement les tapis des sols froids et humides des maisons non chauffées ? Voilà de quoi encourager les derniers des Mohicans qui font de cette activité leur gagne-pain. À bon entendeur, salut !

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Auteur

Abdel Aziz HALI

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