Dans son dernier rapport, la société de notation financière,Standard & Poor’s (S&P) note une résilience du secteur bancaire tunisien malgré une croissance molle. Le même rapport comprend des projections qui anticipent une relance économique timide (croissance de 1,6 % en 2025 et 2,8 % en 2026). Cependant celle-ci est soutenue par une inflation en reflux et une politique monétaire certes assouplie, mais fragilisée par le manque de réformes structurelles.
Ce rapport n’a pas laissé les observateurs avisés indifférents. En effet, l’expert et professeur en économie M. Ridha Chkoundali, a rédigé sur sa page Facebook ce matin du mardi 3 février 2026, une analyse des résultats du rapport précité. L’expert y a analysé cinq points. A savoir, la croissance économique, les réformes structurelles, la consommation, l’état des lieux au secteur bancaire ainsi que les prêts et l’endettements.
Mi-figue, mi-raisin
Commentant le point du rapport de S&P qui prévoit unecroissance économique ne dépassant pas 1,7 % en 2026, M. Chkoundali a indiqué qu’il s’agit d’un niveau faible qui ne permet pas de créer une véritable dynamique d’investissement, ni d’augmenter la demande de financement bancaire de façon significative.
« Dans un tel contexte, les banques deviennent le reflet de la situation économique plutôt que son moteur, et passent du statut d’acteur du développement à celui de simple instrument de gestion des déséquilibres », a-t-il écrit. Il a précisé à ce titre que « la faiblesse de la croissance n’est pas un facteur conjoncturel, mais la conséquence directe du retard pris dans les réformes structurelles, notamment celles qui concernent les institutions publiques, le climat des affaires et la gouvernance », note-t-il ajoutant que « Ce retard se traduit par un recul des investissements publics et privés et réduit les possibilités pour les banques d’accroître leurs activités de prêt et par conséquent, de réaliser des bénéfices durables ».
Oui…mais !
Pour ce qui est de la consommation privée, Si Chkoundalireconnaît l’avènement d’un redressement relatif et que baisse des taux d’intérêt, par la banque centrale, pourrait réduire le coût de l’emprunt, ais il indique toutefois que « l’inflation élevée et la mauvaise qualité des prêts continuent de limiter l’effet positif de ces mesures et maintiennent donc le coût du risque à des niveaux élevés ».
Quant à la dépendance croissante de la Tunisie à l’égard de la banque centrale pour le financement de l’État et des banques, Chkoundali trouve qu’il s’agit d’un choix, jusqu’à un certain degré pertinent, dans la mesure où il a permis au pays d’honorer ses engagements extérieurs en 2024 et 2025. Mais, nuance-t-il, ce choix « soulève de sérieuses interrogations sur la viabilité de cette approche.
« Une utilisation excessive de cette approche pourrait affaiblir la crédibilité de la politique monétaire et alimenter les pressions inflationnistes, enparticulier dans un contexte d’épuisement des marges de sécurité financière. En d’autres termes, le soutien à la stabilité apporté aujourd’hui par la banque centrale pourrait se transformer demain en source de fragilité s’il n’est pas accompagné de réformes réelles ».
Les prêts non remboursés… une plaie ouverte
Commentant la hausse des prêts qu’il juge non performants, Chkoundali indique qu’il s’agit de l’un des indicateurs les plus préoccupants. « La hausse continue du taux des prêts non remboursés, qui pourrait atteindre environ 16 % du total des prêts reflète l’accumulation d’anciens déséquilibres qui n’ont pas été traités avec l’efficacité requise, notamment en raison de la lenteur des réformes juridiques relatives au recouvrement des créances et à l’annulation des prêts échus », écrit-il. Et d’ajouter que malgré les efforts déployés pour constituer des provisions, « celles-ci restent insuffisantes, ce qui limite la capacité des banques à absorber les chocs et affaiblit leur solidité financière ».
Pour l’économiste « la rentabilité des banques restera faible en 2026 ». Et ce, juge-t-il, « en raison de la hausse des coûts d’exploitation, du nombre élevé des succursales et des charges salariales et du retard pris dans la numérisation des services ». Compte tenu du faible rendement des actifs et des droits des actionnaires, poursuit-il, « la capacité des banques à améliorer leur capitalisation est limitée, en particulier dans un environnement risqué.
La situation est encore compliquée par l’ouverture élevée des banques à l’État et aux institutions publiques, ce qui renforce l’interdépendance entre la santé des finances publiques et la stabilité du secteur bancaire ».
Selon le rapport, les banques peu rentables et lourdement endettées ne peuvent pas mener le processus de reprise économique, relate l’expert tout en concluant que pour y palier, ce qu’il faut aujourd’hui, « ce n’est pas davantage de financement conjoncturel, mais une accélération des réformes, un traitement radical du dossier des prêts non performants, une limitation du financement inflationniste et un renforcement de la gouvernance et de la numérisation.
Le cas échéant, le secteur bancaire tunisien restera en position de défense, maintenant un minimum de stabilité, mais incapable de jouer pleinement son rôle naturel de levier de croissance et de développement ».
Rappelons que le rapport de S&P met en évidence une reprise de la consommation, mais souligne que l’absence de réformes structurelles bride l’investissement. Le rapport appelle à une stratégie de désendettement claire et à une meilleure gouvernance des entreprises publiques. Pour ce qui est du secteur Bancaire, le rapport indique qu’il consolide ses indicateurs avec un ratio de solvabilité moyen de 14,2% et un ratio Tier 1 de 11,6% tout en notant que le coût du crédit reste élevé.
Et ce, malgré la baisse des taux directeurs de la BCT. Quant aux Finances Publiques, le rapport mentionne que le taux d’endettement extérieur a amorcé une tendance baissière, atteignant 47,5% du PIB en 2024 contre 54,6% en 2023. Il conclut que même si des signes d’espoir sont de mise, le redressement demeure fragile et dépendant du contexte extérieur et des réformes internes.