Santé et coopération régionale : Une intégration encadrée au nom de l’exigence médicale
À l’heure où la mobilité des médecins s’impose comme un enjeu régional, la coopération sanitaire maghrébine suscite autant d’espoirs que d’interrogations. Si l’intégration apparaît nécessaire pour renforcer les systèmes de santé, elle ne peut se construire au détriment de la qualité des soins et des standards de formation.
Entre ouverture maîtrisée et exigence médicale, la région est appelée à définir les lignes d’une coopération responsable.
La Presse — Les travaux de la 8e rencontre de la Fédération maghrébine des Conseils de l’ordre des médecins ont démarré samedi à Tunis, réunissant des médecins et responsables ordinaux de plusieurs pays du Maghreb.
Cette rencontre vise à examiner les moyens de renforcer la coopération médicale régionale, de faciliter la mobilité des praticiens et d’intensifier l’échange d’expertises entre les pays membres.
Faciliter la mobilité et l’inscription des médecins maghrébins
Le secrétaire général de la Fédération maghrébine des Conseils de l’ordre des médecins et vice-président du Conseil de l’ordre des médecins en Algérie, Gaseb Mustafa, a indiqué que cette rencontre ambitionne de lever les obstacles administratifs et réglementaires entravant la mobilité des médecins dans l’espace maghrébin.
L’objectif affiché est de faciliter leur inscription sur les listes des Conseils de l’ordre des différents pays de la région, afin de leur permettre d’exercer plus librement. Il a également souligné l’importance de renforcer les opportunités de formation au sein des hôpitaux maghrébins, en particulier pour les médecins internes et résidents, tout en mettant en place des mécanismes d’accompagnement des patients libyens soignés dans les cliniques tunisiennes, notamment en cas de litiges ou de problématiques médicales.
Vers un observatoire maghrébin de la santé et des migrations
Parmi les propositions phares figurent la création d’un observatoire maghrébin de la santé, chargé notamment du suivi sanitaire des migrants irréguliers, en particulier les migrants subsahariens. Cet observatoire aurait pour mission de collecter des données fiables sur leur nombre, de contribuer au suivi de leur situation sanitaire et d’assister les gouvernements dans l’élaboration de politiques adaptées.
Selon Gaseb Mustafa, cet outil permettrait également de coordonner les efforts de lutte contre certaines maladies endémiques, telles que la leishmaniose, largement répandue dans les pays du Maghreb et représentant une menace réelle pour les systèmes de santé de la région. L’objectif serait d’élaborer des protocoles communs et des réponses sanitaires harmonisées.
Responsabilité médicale et cadre législatif, des écarts persistants
De son côté, la présidente du Conseil national de l’ordre des médecins en Tunisie, Rim Ghachem, a rappelé que la Fédération maghrébine des médecins, créée en 2022, a multiplié les rencontres périodiques afin d’améliorer la situation sanitaire régionale et de procéder à une évaluation comparative des cadres législatifs.
Elle a notamment évoqué la loi sur la responsabilité médicale en Libye, qu’elle qualifie de pionnière, tout en soulignant que plusieurs étapes restent à franchir pour renforcer et moderniser le cadre juridique tunisien en la matière. Ghachem a insisté sur l’importance de l’unité maghrébine et sur les efforts déployés pour faciliter la mobilité des médecins et leur permettre d’exercer dans les différents pays de la région.
Coopérer, sans transiger sur la formation et la qualité
Au-delà du cadre maghrébin, la coopération médicale ne peut être envisagée que de manière stratégique et sélective. À cet égard, coopérer ne signifie pas s’aligner sur le plus petit dénominateur commun, mais s’inscrire dans des partenariats capables de tirer les systèmes de santé vers le haut.
Dans un monde médical en constante évolution, marqué par l’innovation technologique, la recherche clinique et la spécialisation de pointe, la Tunisie – comme les autres pays de la région – a davantage à gagner en renforçant ses échanges avec des pays en avance, dotés de standards élevés et de systèmes de formation performants.
Une coopération orientée vers l’excellence permettrait d’élever les compétences tunisiennes, d’améliorer les pratiques et de moderniser les infrastructures. À l’inverse, une ouverture mal encadrée fragilise des acquis nationaux durement construits depuis l’indépendance. Plus spécifiquement, en matière de santé, progresser impose de choisir des partenariats qui font avancer le système, et non de s’engager dans des dispositifs susceptibles de conduire à un nivellement par le bas.
De ce fait, et si la coopération régionale apparaît nécessaire dans un contexte maghrébin marqué par des tensions politiques récurrentes, elle ne saurait toutefois se faire au détriment des exigences de formation, de compétence et de qualité des soins. Le secteur médical demeure un domaine particulièrement sensible, où toute concession comporte des risques directs pour la sécurité des patients.
La Tunisie s’est historiquement imposée comme une destination de soins pour les ressortissants de plusieurs pays voisins, notamment algériens et libyens, attirés par la qualité du corps médical tunisien, la rigueur de sa formation et l’expertise reconnue de ses praticiens. Cette reconnaissance internationale repose sur des standards exigeants, fruit de décennies d’investissement dans la formation médicale et dans les infrastructures de santé.
Nous avons une image à défendre, et une notoriété durement acquise à préserver. Les performances du tourisme médical, qui attirent également des ressortissants de pays développés, riches et à la pointe du domaine, en sont la preuve évidente.
Dès lors, la question de l’inscription automatique ou élargie de médecins étrangers aux Conseils de l’ordre nationaux suscite des interrogations légitimes. Tous les systèmes de formation et d’encadrement médical ne présentent pas le même niveau d’exigence ni les mêmes garanties de qualité.
En dehors du Maroc, dont le niveau d’expertise est largement reconnu et appuyé par des infrastructures hospitalières de pointe, des disparités notables persistent dans plusieurs pays de la région. Dans ce contexte, l’ouverture ne peut être envisagée sans mécanismes stricts d’évaluation, d’équivalence et de contrôle.
La coopération maghrébine en matière de santé gagnerait ainsi à être fondée sur une complémentarité encadrée, respectueuse des standards nationaux et des impératifs de sécurité sanitaire, plutôt que sur une logique de libre circulation déconnectée des réalités du terrain. À ce titre, même les Tunisiens qui suivent des études de médecine à l’étranger sont tenus de faire valider leur équivalence et, parfois, de passer par des stages ou même de reprendre certains cours.
Quant à ceux destinés à devenir médecins en Tunisie, il s’agit de la fine fleur des bacheliers, avec des moyennes très élevées pour être sélectionnés. Car en matière de médecine, l’intégration régionale ne peut se construire qu’autour d’un principe non négociable : la primauté de la qualité des soins et de la protection des patients, d’abord tunisiens, puis de ceux qui viennent vers nous en quête de remède et de guérison. C’est une responsabilité nationale et internationale avec laquelle il ne faut pas transiger.